Cultivons la Ville
Par Philippe le lundi 20 mai 2002, 16:49 - Publications & Médias - Lien permanent
Contribution proposée dans le cadre de l'animation par l'ARSEC de la thématique Culture du Contrat de Ville de la Ville de Lyon (Mai 2002), alors que j'étais responsable du Centre de Ressources - Espace Culture Multimédia de la MJC Monplaisir à Lyon.
Des lieux de Ville devenus innommables
Juste une réflexion en guise d’entrée en matière. Un retour sur les mots qui se dérobent.
Quel est donc ce « mal de Ville » que l’on n’ose nommer ? Autrefois, il y a quelques années, « la zone » s ‘appelait banlieue, ZUP, ZAC, ZEP, zone de transit, zone franche, zone de périphérie urbaine ou centre urbain paupérisé … zones de non-droit et zones interdites.
Avez-vous remarqué comme aujourd’hui petit à petit dans le discours quotidien, les quartiers défavorisés, difficiles, sensibles, … perdent leurs épithètes. On parle des « jeunes de quartiers » ; tout court. Ces territoires urbains semblent devenus inqualifiables, innommables dans les deux sens du terme. En devenant des lieux communs, ces îlots de misère, occupent tout le terrain, puisque « la Politique de la Ville » leur est tout entière consacrée.
Pour les thérapeutes, nommer le mal, c’est le guérir à moitié. Alors n’ayons pas peur des mots.
Oserons-nous parler de quartiers pauvres ? De populations en voie d’accession à la nationalité française ? Le développement équitable serait-il une denrée réservée à l’exportation ?
Culture dans les quartiers ou Culture(s) des quartiers
Monter des projets culturels dans les quartiers relevant de la politique de la Ville. Oui, mais comment ? Cette question trouve des éléments de réponse dans une interrogation préalable sur le Pourquoi : quelle(s) finalité(s) pour de telles actions ?
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S’agit-il au nom d’un principe démocratique de « permettre l’accès de tous à la Culture », ou bien veut-on permettre à chacun d’exercer les pratiques culturelles de son choix avec « égalité de moyens pour tous » ?
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Souhaite-on, au nom d’une vision héritée de Malraux, guérir et éclairer les populations incultes par simple contact avec un Art rédempteur, ou bien propose-t-on une action de médiation culturelle visant à faire découvrir les démarches artistiques contemporaines ?
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Allons-nous encourager un travail sur la mémoire vivante des quartiers auprès des adultes et parents dont la place centrale a été médiatiquement confisquée par les jeunes, ou bien choisissons-nous délibérément de miser sur les formes de « culture urbaine émergente » au risque d’enfermer les jeunes de ces quartiers dans une image d’eux-mêmes qui ne leur appartient pas vraiment ?
Comment intervenir ? La question devient très vite : Qui intervient et en invoquant quelles formules magiques ? (Entendez par là, au nom de quels principes d’action)
Création artistique, Culture et Animation socio-culturelle
La ligne de fracture entre création et animation, processus artistique et activité d’expression, culturel et socio-culturel ne date pas d’hier.
Les élus en charge des Affaires culturelles et de la Politique de la Ville nous annoncent aujourd’hui l’ambition de la Ville de Lyon de « réconcilier deux réseaux : celui de l’Education populaire et celui de l’Art et de la Culture ».
A qui va profiter cette soudaine ouverture des frontières, ce libre-échangisme proclamé ? Après les friches industrielles, « Nouveaux territoires de l’Art », voici venir le temps des périphéries urbaines, « Terres de mission culturelles ».
Cherche missionnaires culturels chargés de pacifier quartiers sensibles en favorisant synchrétisme entre rites paiens existants (Hip-hop, rap, graff ….) et Cult(ur)e officiel(le).
Rappelons brièvement les valeurs qui orientent l’action de chacun des protagonistes.
L’Education populaire affiche des finalités politiques de transformation de la société.
L’Art et la Culture sont le plus souvent envisagés comme au service du progrès social.
Le soutien aux pratiques artistiques amateurs, la mise en place d’ateliers d’expression artistique, la diffusion culturelle, sont autant de moyens :
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de « produire du lien social »,
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de participer au développement local et à la vie de la Cité,
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de donner des clés de compréhension du Monde et de ses évolutions.
L’Action culturelle s’appuie quant à elle sur une autre vision des choses.
Pour certains artistes, l’Art n’a pas de rôle à remplir. La création d’œuvres originales, l’expérience du processus de création, la démarche artistique d’une personnalité qui affirme une vision personnelle du monde constituent et incarnent un absolu de la liberté de l’Homme face au Monde. L’Art relève d’un caractère sacré et universel qu’il convient de protéger et de développer « pour lui et en lui », gratuitement, c’est-à-dire sans bénéfice immédiat escompté.
D’autres artistes ou acteurs culturels défendent un engagement de l’artiste dans la Cité arguant du fait que la création se construit dans le rapport au monde. Certaines démarches artistiques intègrent dans leur projet la rencontre, le dialogue avec les populations. D’autres revendiquent ni plus ni moins un rôle actif dans la reconquête de l’espace urbain, abandonné aux aménageurs et aux marchands.
Mais dans tous les cas, l’émotion et le sensible, l’Etre, s’inscrivent au cœur de ces démarches.
La médiation culturelle
Le concept de Médiation culturelle tente de trouver un compromis entre les deux approches opposées, décrites précédemment, en conciliant exigence artistique et préoccupation du public.
Cependant, ces médiateurs culturels chargés de réduire l’écart (ou fracture) entre l’Art et la population se voient relégués dans une « fonction orthopédique » de la Culture, selon l’expression de Jean Caune i. Pour cet auteur, « l’écart entre l’œuvre et le public est d’ordre esthétique, l’écart entre l’Art et la population est d’ordre sociologique ».
Répondant à une volonté « d’élargir le public », la Médiation culturelle peut quelquefois se limiter à des actions proches du marketing, afin de permettre la réception d’un produit culturel par un plus large public. Cette « communication pédagogique » s’exerce le plus souvent du haut vers le bas, des sphères cultivées vers le public ignorant des codes et langages artistiques.
Travailler sur la relation Art/Culture et population(s) à l’échelle d’un territoire, suppose un tout autre outillage méthodologique et ne peut être la chasse gardée d’une profession naissante en quête de reconnaissance.
Un constat de terrain : la difficile coopération des acteurs locaux
Le Centre de Ressources Multimédia de la MJC Monplaisir accompagne depuis cinq ans l’intervention d’artistes, réalisateurs vidéastes, dans des projets financés par la Politique de la Ville et la DRAC.
Le bilan est mitigé. Pour un exemple réussi, le travail d’Yves Bourget sur le quartier Langlet-Santy (8e), combien d’expériences douloureuses, de rencontres ratées, de travail non abouti ou dont le résultat ne satisfait au final personne. Une analyse détaillée de chacun de ces projets avec les personnes impliquées permettrait sûrement de mieux comprendre les mécanismes à l’œuvre et de dégager les conditions favorisant la réussite. Sans préjuger des résultats d’un tel travail, tentons ici d’avancer quelques hypothèses.
Il semblerait que nombre d’incompréhensions rencontrées au cours de ces projets relèvent d’une ambiguïté de langage et de finalités, flou dans lequel chacun se complet lors du montage du dossier, car chacun y trouve son intérêt. Cependant, ce mariage forcé, union d’intérêt économique, se révèle fragile lorsque surgissent les premières difficultés dans l’action. Après s’être attirées, les polarités opposées se repoussent, quelquefois violemment.
Pour les « socio-culs », la Culture est un moyen, un prétexte pour permettre aux habitants d’un quartier de se rencontrer entre voisins ou de se rencontrer eux-mêmes à travers l’interface d’un médium (vidéo, journal, site web, …).
Pour les « cultureux », l’Art est le produit d’une rencontre entre la sensibilité personnelle d’un artiste et les fragments de vie partagés ou offerts par des habitants devenus sujets de l’oeuvre.
Lorsqu’un créateur affirme « se nourrir de son rapport à la population », il entame le fondement de la légitimité de l’animateur socio-culturel, c’est à dire son travail avec la population d’un territoire.
Lorsque les structures socio-culturelles affichent qu’elles soutiennent la création amateur (et non pas les créateurs professionnels), elles entament le fondement de la légitimité de l’artiste, à savoir la création.
Comment réconcilier ces deux univers ?
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En plaçant l’humain au cœur du projet
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En encourageant la coopération plutôt que la compétition
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En posant des règles du jeu claires et partagées par tous
La Ville de Lyon ne réconciliera pas les parties en présence en niant les différences. Au contraire, ce flou politique ne fera que nourrir les inquiétudes de chacun d’être dépossédé de sa raison d’être.
En encourageant les institutions culturelles à engager des actions sur les territoires de la politique de la Ville, le pouvoir municipal exacerbe la rivalité entre « cultureux » et « socio-culs », lesquels deviennent concurrents pour les financements sur les mêmes lignes de crédit.
Pris au pied de la lettre, un tel projet ressemble à une réforme de l’Education Nationale qui proposerait d’envoyer les professeurs agrégés des classes prépas dans les ZEP, au nom du droit à la qualité pour tous. Ce programme démagogique serait promis à l’échec faute de « projet pédagogique » partagé par tous : élèves, parents, enseignants, administration.
Prenons garde à ne pas utiliser les créateurs à contre-emploi, en leur faisant endosser des rôles de médiateurs ou de pédagogues pour lesquels ils ne sont pas compétents.
Faire de la médiation culturelle auprès d’un public choisi et explicitement demandeur de culture est une chose, aller s’exposer auprès d’une population paupérisée et d’origines ethniques variées relève d’un autre savoir-faire.
Que les artistes soient créateurs, que les médiateurs culturels assurent l’interface, que les pédagogues soient éducateurs, les animateurs développeurs de lien social, que tous travaillent ensemble dans le respect du travail de l’autre …et les missions de l’action culturelle dans les quartiers de la Politique de la Ville seront bien remplies.
i1 J. Caune, La Culture en action : de Vilar à Lang, le sens perdu, PUG, Grenoble, 1999.
