Des lieux en devenir

L’arrivée à échéance des conventions Emploi-Jeunes ou des programmes régionaux a été l’occasion de diagnostics approfondis. Les bilans font apparaître que :
-  La plupart des lieux, même lorsqu’ils ont un bon indice de fréquentation, touchent essentiellement un public d’habitués, déjà initiés à l’informatique [Les deux-tiers des usagers des lieux publics ont déjà accès par ailleurs à internet - CREDOC, 2003]. Ils viennent chercher là un lieu convivial pour pratiquer leur loisir favori.
-  Les lieux sont mal connus, mal repérés, mal signalés dans le paysage urbain ou rural. [Parmi les non-connectés, moins d’une personne sur cinq connaît l’existence d’accès dans des lieux publics, au lieu d’une personne sur trois chez les internautes - INSEE Première, juin 2002]
-  Peu de territoires ont développé une approche concertée afin de développer un véritable réseau de lieux proposant des services homogènes et travaillant en complémentarité et en interactions les uns avec les autres.

A première vue, on semble loin de l’objectif annoncé, à savoir : « réduire la fracture numérique ». Les publics visés initialement ne sont pas toujours au rendez-vous. Pourtant, il serait dommage de jeter le bébé avec l’eau du bain. Ici et là, des lieux ont montré une réelle capacité d’animation sur leur territoire, jusqu’à devenir des lieux de rencontres interculturels, voire d’échanges intergénérationnels. Après tout, personne ne s’étonne que les bibliothèques accueillent essentiellement un public qui lit beaucoup et possède des livres à la maison. Les personnes illettrées (un français sur dix) ne franchissent pas plus les portes de ces temples du savoir, que les débutants n’osent entrer dans un cybercentre ou un espaces public numérique.

Autobus de l’information ...

On a souvent eu recours à la métaphore des « autoroutes de l’information », comparant le transport d’informations numériques au transport de personnes. Selon cette idée, un dispositif d’accès public à internet s’apparenterait à un réseau de transport en commun, chaque lieu d’accès public étant à l’accès privé à domicile, ce que l’autobus est à la voiture particulière. Imaginez une flotte d’autobus circulant dans la ville sans coordination des tarifs, des horaires, des trajets et des destinations, des publics prioritaires ... Voilà la situation aujourd’hui des lieux d’accès publics à internet.

... ou info-écoles ? Des lieux pour l’éducation aux médias

Mais les lieux d’accès publics sont plus que des autobus, ce sont aussi des info-écoles : un moyen de transport collectif dans lequel on apprendrait en même temps à naviguer ! Une vrai gageure ... Présenté comme cela, la difficulté de l’animation d’un tel lieu devient évidente. Imaginez un chauffeur de bus qui non seulement vendrait des tickets, mais en plus donnerait des leçons de pilotage à ses passagers ! La diffusion des technologies de l’information et de la communication pose des questions de société et d’éthique (droit à l’image, protection des mineurs, téléchargements illicites ...). Il est plus que jamais d’actualité de rappeler la nécessité de lieux, de temps, de compétences consacrées à éduquer à ces nouveaux médias, véritable mission d’utilité publique.

Moderniser sans exclure

« Moderniser sans exclure », la formule de Bertrand Schwartz est plus que jamais d’actualité. Certains écarts dans l’utilisation de l’internet vont en s’amenuisant : entre les hommes et les femmes, ou entre les jeunes et les seniors. D’autres écarts persistent voir s’aggravent, les écarts selon le niveau de revenu se sont aggravés entre 1997 et 2002 [SIBIS 2002-2003]. Nous sommes en mesure aujourd’hui d’identifier des publics qui devraient être prioritaires dans les actions de sensibilisation : les 60-65 ans et plus, les personnes sans diplôme du secondaire, les familles monoparentales, les personnes sans activité professionnelle, les salariés fragilisés dans leur emploi du fait de l’informatisation.

Adapter et apprivoiser la technologie

Pour les classes moyennes, l’accès à internet tend à se banaliser, au point d’être tentées d’en faire un sésame universel. La campagne de promotion « Internet d’utilité tout public » semble suivre ce mouvement. Mais la réalité de terrain est tout autre. Pour nombre de « sans-claviers », des outils tels qu’internet ou l’ordinateur personnel sont perçus comme inutiles, trop complexes à utiliser, sans intérêt ni valeur ajoutée réelle et immédiate. En baptisant un peu rapidement ces personnes « publics éloignés des TIC », ne sommes nous pas en train de commettre une grossière erreur ?

Il faudrait prendre le problème par le bon bout et considérer que ce sont les technologies qui sont étrangères aux êtres humains et qu’il convient de les adapter ... et de les apprivoiser.