Le sens profond de la politique, c'est de gérer équitablement et durablement les « biens communs » et le « vivre ensemble »

Pour moi, le métier de politique consiste à procéder à des arbitrages entre des intérêts particuliers différents et quelquefois divergents, voire contradictoires, au nom d'un intérêt général, dans le souci de prendre le meilleur soin possible des « biens communs » à tous, au sein d'une collectivité humaine déterminée.

La métaphore foncière qui fait implicitement référence aux « biens communaux » des villages d'antan, utilisés et entretenus par tous, est séduisante mais elle est trop réductrice. Comme le faisait remarquer un des participants de l'atelier/débat, il ne s'agit pas uniquement de gérer des biens matériels, mais aussi l'enjeu commun qui consiste à vivre ensemble en société, en bonne intelligence, dans le respect des différences de chacun.

Quels sont les enjeux et quel pouvoir délègue-t-on à l'occasion de tel ou tel scrutin ?

Le dernier référendum sur la constitution européenne ou les manifestations contre le CPE sont une belle illustration qu'un grand nombre de nos concitoyens parviennent à se mobiliser CONTRE un projet de loi, de constitution, de réforme... mais sont bien en peine de se prononcer POUR un quelconque projet politique.

Sans doute que ce qui est implicite et évident pour les acteurs politiques, les médias et une minorité d'initiés, (telle élection permet de désigner tel représentant qui siègera dans telle instance dont les champs de compétence et les possibilités d'intervention sont ...) ne l'est pas pour beaucoup d'électeurs et qu'il y a un gros travail d'éducation civique à faire de façon permanente et concommittente aux campagnes électorales.

Quelle philosophie de la vie en société nous propose un système politique démocratique ?

Mais au delà des aspects techniques de l'organisation d'un système politique de plus en plus complexe de part l'empilement des niveaux de décision (décentralisation, intercommunalité, ...), puisque nous parlons d'éducation civique, il est un autre élément plus fondamental qui permet de constituer un bon socle de « culture générale » citoyenne.

Se livrer un peu plus souvent à une réflexion philosophique sur le politique, me paraît un exercice hygiénique salutaire auquel il convient de s'astreindre avant chaque élection, un peu comme le geste du sculpteur ou celui du boucher qui affûtent leurs outils avant de s'attaquer à une pièce de bois ou de viande.

Sans remonter à l'antiquité grecque, on peut trouver une inspiration plus contemporaine ; par exemple, citons quelques formules fécondes de Martin Luther King Jr qui pour moi expriment en peu de mots, les enjeux de l'action politique qui fait évoluer les lois - «Une loi ne pourra jamais obliger un homme à m'aimer, mais il est important qu'elle lui interdise de me lyncher.» - ou encore la célèbre : «Il nous faut apprendre à vivre comme des frères et des sœurs, sinon nous allons mourir ensemble comme des idiots.», qui résume assez bien un des défis permanents de l'humanité.

Imaginons ensemble une autre « écologie du politique »

Puisque l'action politique consiste à arbitrer au mieux selon le contexte, il est bien difficile aux politiques de s'engager sur des résultats à atteindre ... Pourquoi ne pas plutôt mettre en avant les valeurs qui guident et fondent leur action politique et les méthodes qui vont être mise en place pour y parvenir ?

Je n'ai que faire des promesses de tel ou tel candidat, dès lors qu'il est capable de penser « qu'elles n'engagent que ceux qui y croient ». Puisque je vote pour une personne à qui je délègue le pouvoir de me représenter, il m'importe davantage de savoir les principes généraux qui l'animent, les valeurs qu'elle s'apprête à défendre dans l'exercice de ses fonctions.

Passager d'un autocar, je n'ai que faire de l'itinéraire détaillé que va suivre le chauffeur, tournera-t-il à droite ou à gauche à la prochaine intersection ? Peu m'importe, dès lors que j'ai confiance en sa capacité à m'emmener vers ma destination finale, dans le temps imparti et dans les conditions de tarif et de confort définies à l'achat de mon billet.

C'est d'un autre univers ou environnement politique dont nous rêvons

La question que les mouvements citoyens doivent poser dès maintenant, avant le début des campagnes, alors que les partis sont encore en phase d'élaboration de leur projet et de présélection de leur candidat, est « Comment faire de la politique ? ».

Pendant la phase d'élaboration des projets et des programmes, il faudrait parvenir à inverser momentanément les rôles : que les citoyens s'expriment et que les candidats politiques écoutent.

C'est autour des formes de dialogue entre la Société civile et la sphère politique qu'il nous faut réfléchir, être force de proposition, initiateurs d'expérimentations. Dans quelles conditions, simples citoyens, représentants associatifs, responsables d'entreprises, élus ou candidats peuvent débattre et travailler ensemble de façon constructive, afin de nourrir utilement la réflexion des instances de décision.

Lors de l'atelier-débat du 22 avril, quelques propositions ont émergé :

  • Un journal fait par des citoyens à destination des politiques

  • Des temps de « formation » pour les hommes politiques conçu et animé par des citoyens

  • Des temps d'évaluation des politiques publiques rassemblant citoyens et responsables politiques

Pour conclure cette réflexion, je vous livre l'extrait d'un article trouvé au hasard de mes pérégrinations sur le net, et auquel je souscris complètement. Il s'intitule « Pour une nouvelle écologie du politique » et son auteur, Daniel Le Scornet est ancien Président de la Fédération des Mutuelles de France. Le texte est tiré de son intervention au Séminaire Gauches.net qui s'est tenu au Mans le 21 Juin 2003.

(Voir le texte complet : http://www.gauches.net/article201.html)

La fabrique du politique par les mouvements sociaux

« Le heurt des légitimités -notamment la plus visible entre le politique et le social, mais il y en a et aura bien d'autres- auquel nous assistons, s'il prend un tour tragique sous un gouvernement de droite, serait tout aussi pesant sous un gouvernement de gauche. Même si celui-ci était mieux disposé que l'ancien, pas difficile, à prendre en compte la fabrique du politique par les mouvements sociaux.

Ce heurt des légitimités n'est pas circonstanciel. Il est structurel. Et il devrait, je pense, devenir structurant dans une nouvelle représentation de l'espace démocratique. (...) L'idée que le politique -et comme intercesseurs les partis politiques- pourrait faire synthèse du tout (qui n'existe pas), que le politique pourrait garder sa posture en surplomb sur le reste de la société, si elle a pu être utile, bien que dramatique déjà, ne fonctionne plus.

Ce n'est pas faire feu contre le politique. Mais prendre acte que sa fonction ne peut plus demeurer la même que traditionnellement perçue. Car il y a, effectivement, une immense attente de, du, politique mais certainement pas de, du politique actuel.

Et dans ce domaine, cette attente ne concerne pas uniquement les formes partidaires classiques. Ce n'est pas seulement une crise de la représentation politique mais de toutes les formes de représentation (syndicale, mutualiste, associative, ONG…). Chacune de ces formes reproduit en cascade, à sa façon, des formes de surplomb hiérarchisé avec une position « hors d'atteinte » pour la grande majorité des intéressés.

(...)

Mais il est peu probable que l'attente des populations, des personnes, soit celle de la sortie d'un « bon » programme, voire d'un projet de société. Sous les raisons qu'il n'y a pas seulement la suspicion de « pourquoi cette fois-ci ce serait le bon programme, le bon projet de société ? ».

Mais sous celle, plus fondamentale peut-être, que la population, les personnes ont comprise, intégrée que le devenir forge en temps réel, distord, chiffonne, tout projet. Celui-ci ne peut pas être défini a priori. Sauf à devoir être sans cesse « trahi ». Mais ce temps réel, sauf à s'effondrer sur nous, nécessite de multiples prises dont on est aujourd'hui démuni. D'où cette attente peu explicite, difficilement pensable, mais vive, énervée, moins d'une autre politique que d'un autre politique. »