1- Quels sont selon vous les principaux besoins des publics dits "éloignés" de l'univers numérique auxquels les bibliothèques municipales peuvent répondre ?

Pour y voir plus clair, il convient d'inverser le propos : ce ne sont pas les publics qui sont éloignés des technologies, ce sont les outils technologiques qui paraissent lointains à une certaine partie de la population, car pas adaptés à leurs besoins et leurs usages.

Participer à la Société de l'information numérique, c'est avoir les moyens d'en devenir acteur et pas seulement spectateur, ou même consommateur. Une société où l'on apprendrait à lire sans apprendre à écrire pourrait-elle fonctionner de façon démocratique ?

Il faut distinguer la médiation à l'utilisation des outils numériques (ordinateur, logiciels, périphériques, photo et vidéo numérique, ...) et la médiation aux médias numériques.

La confusion entre les deux est fréquente, notamment pour Internet qui est au départ un outil technologique mais qui est aussi devenu un média à part entière.

La fonction traditionnelle des bibliothèques les préparent bien à la médiation aux nouveaux médias numériques que constituent le jeu vidéo, le cédérom ludo-éducatif ou culturel, le site internet d'information ou le moteur de recherche.

L'initiation à la maitrise de l'outil informatique relève à mon avis d'un autre métier et doit être menée dans d'autres lieux, susceptibles de mettre en oeuvre des parcours d'apprentissage adaptés à différents publics. Dans la médiation à l'utilisation des outils numériques, il ne s'agit pas de mettre l'outil au coeur du processus, comme on le fait la plupart du temps pour la lecture, où le livre et/ou l'auteur sont au centre du dispositif de découverte.

Pour établir une passerelle entre des technologies « lointaines » et des publics peu familiers, il faut entrer par les usages et non par les outils. Eviter les séances d'initiation à l'informatique ou à internet, les découvertes de tel ou tel logiciel et proposer plutôt des séances centrées sur la généalogie, la recherche d'emploi, l'actualité, le cinéma, le sport, les mangas, ... dans lesquels les outils numériques seront présentés au même titre que les autres ressources (livres, revues, vidéos, ...) que propose la bibliothèque.

2- Peut-on définir une offre de médiation minimum que toute bibliothèque devrait être en mesure de proposer ?

Pour moi, une médiathèque doit pouvoir être un lieu d'éducation aux médias : on doit y apprendre à choisir à partir d'autres critères que la notoriété orchestrée par le marketing des éditeurs, afin d'élargir sa palette de choix. On doit pouvoir s'y informer sur les questions de société et d’éthique (droit à l’image, protection des mineurs, téléchargements illicites ...) que nous pose le développement rapide des technologies de l’information et de la communication.

Il faut se garder de tomber dans la promotion d'Internet, fût-il citoyen ou culturel, développer l'autonomie et l'esprit critique et privilégier une approche pluri-médias de la recherche d'information. A quoi bon aller interroger un moteur de recherche sur Internet, pour chercher une information qui se trouve dans le dictionnaire ou dans les pages du journal local ?

Une offre sous forme d'ateliers découverte d'usages, d'ateliers projet, de conférences-débats, d'expositions ou projections répond à ces objectifs. Elle est souvent plus attractive et pertinente, lorsqu'elle est produite en partenariat avec d'autres acteurs.

Mais les bibliothèques constituent aussi un lieu resssource important pour l'apprentissage autodidacte tout au long de la vie, elles accueillent de nombreux demandeurs d'emploi qui y trouve un lieu non stigmatisant pour effectuer leurs recherches, ... Les services qu'elles rendent débordent déjà largement de leur mission de lecture publique. Faut-il s'en tenir à une stricte interprétation de ses missions ou trouver des financement complémentaires pour continuer à remplir des services que le public vient chercher là, faute de les trouver ailleurs ?


A mesure que l'accès à internet à domicile se généralise, que l'administration et le commerce électroniques se développent, l'accès public ou mutualisé à des services numériques devient de plus en plus indispensable, pour éviter l'exclusion de ceux qui ne pourront se payer ce service ou ne sauront pas s'en servir sans accompagnement humain.

L'accès en libre-service de postes informatiques connectés à internet, à une imprimante, permettant de sauvegarder son travail sur une clé USB, avec la possibilité d'un accompagnement humain, est un service de base qu'on doit pouvoir trouver dans chaque commune à un prix abordable, c'est à dire gratuit si nécessaire. A chaque élu local et responsable de bibliothèque de voir si ce service existe ou non sur son territoire, afin de juger s'il est pertinent ou non de le proposer et d'adapter sa politique d'accueil en conséquence.

Par contre, je ne crois pas que des modules d'initiation aux outils technologiques, sans autre finalité, aient leur place dans une bibliothèque.

3- Quel est le profil type du "bon" formateur / animateur (non pas en termes de compétences techniques, mais en termes d'expériences de la médiation) ?

La fonction d'animation ou médiation fait partie intégrante du métier de bibliothécaire. Une animation de qualité ne peut se monter qu'à partir d'une double compétence : maitrise du sujet et capacité à s'adapter aux publics. Et le sujet dans une bibliothèque n'est pas « apprendre à maitriser l'informatique » mais plutôt « être capable de chercher de l'information, de comprendre et d'utiliser les résultats de sa recherche, d'exercer un regard critique sur l'information obtenue, ... »

Pour ce qui est de la médiation aux outils technologiques avec des publics débutants, l'expérience, confortée aujourd'hui par des recherches, montre que le médiateur ne doit surtout pas être un expert en technologie, lequel souvent n'arrive même pas à imaginer qu'on puisse avoir des difficultés à manipuler une souris. Le profil idéal est celui d'une personne autodidacte en informatique et proche du public par ses caractéristiques (âge, sexe, milieu socio-professionnel, origine géographique ou ethnique, ...). Le médiateur sera d'autant plus légitime par rapport à son public, s'il peut dire « Puisque moi j'y suis arrivé, alors vous pouvez y arriver aussi ».


Cf ce témoignage d'un participant à un atelier informatique organisé par ATD Quart Monde : « Avant j’étais contre les ordinateurs, parce que je pensais que cela enlevait du travail aux hommes. Maintenant, j’en ai un à la maison. Peut-être je pourrai apprendre à quelqu’un à s’en servir et pour l’encourager, je lui dirai que moi, je n’avais jamais touché à un ordinateur avant» Extraits d’un article de Brigite Bourcieret Corinne Chevrot, « Un atelier informatique » in Internet : au service de qui ?, Revue Quart Monde, N° 187, Août 2003 http://www.atd-quartmonde.org



4-Existe-t-il des formations, des qualifications qui se sont imposées au fil des années dans ce domaine ?

Dans le domaine de l'animation, la référence depuis des années en terme de formation diplômante a été le BEATEP option « TIC » ou « animation multimédia », qui est remplacé aujourd'hui par le Brevet Professionnel de la Jeunesse, de l’Education Populaire et du Sport. L'évolution vers le BPJEPS "Animateur de lieux d’accès publics numériques" s'est faite sur le base d'un référentiel-métier obsolète et établi sans concertation avec la profession. Il offre une approche restrictive de la fonction, qui ne me semble pas adaptée aux besoins des médiathèques évoqués plus haut.

Pour la formation initiale, il semble plus pertinent de privilégier des profils de généralistes dans le domaine de la médiation et de l'animation culturelle, affichant un intérêt et une pratique autodidacte pour les médias numériques.

Ma préférence irait plutôt à des modules de formation continue courts, tels que ceux qui peuvent être proposés par le CNFPT ou l'ARSEC, souvent montés en partenariat avec des structures expérimentées comme l'ECM Kawenga de Montpellier ou la Maison de l'Image de Strasbourg.


5-Avez-vous observé des évolutions dans l'offre de médiation numérique et les demandes des publics, quant aux contenus des animations (ateliers etc.), au rôle tenu par le médiateur ?

Le succès de certains outils tels que la photo numérique, les blogs, ... amène des demandes nouvelles et les espaces multimédia des médiathèques doivent adapter leur offre. Citons par exemple les animations autour du blog menés dans les médiathèques du Pays de Romans, en partenariat avec Hubert Guillaud, animateur du blog local Le Romanais.
http://lespacemultimedia.blogspirit.com/animations/

A l'heure où de plus en plus de collectivités locales adoptent les logiciels libres pour leur propre usage, certaines bibliothèques font le pari du libre, comme la Médiathèque François Mitterrand de Sète, qui propose tous ses ateliers d'animations sur des logiciels « Open source », tels que GIMP (Retouche Photo), Audacity (traitement du son), ...
http://www.sete.fr/mediatheque/ecm.html

On peut apprendre à lire les supports multimédia en passant de l'autre côté de l'écran le temps d'un atelier de découverte pour produire un diaporama sonore scénarisé sur un souvenir de lecture, comme les Petits Objets Multimédia, une idée développée par l'ECM Confluences (Paris 20e) et reprise par Alexandre Simonet, responsable de l'ECM de la bibliothèque du Carré d'Art de Nîmes.
http://www.ecmcarredart.org/

Dès lors que l'on fait passer le sens avant la technologie, les idées d'animations ne manquent pas.

L'outil photo numérique peut se mettre au service de projets autour de la mémoire locale,

Voir l'espace en ligne recensant quelques projets de collectes de mémoires publiées sur le web :
http://www.pingbase.net/memoires/

La discussion au parlement d'une nouvelle loi sur les droits d'auteurs (Loi DADVSI) suscitent les controverses ... Pourquoi ne pas organiser une conférence-débat sur la question qui concerne de près l'activité des bibliothèques et intéresse au premier chef toutes les personnes qui téléchargent des fichiers mp3 en nombre ? (Ecouter l'enregistrement du débat « Les enjeux socio-culturels du projet de loi DADVSI » organisé le 18 février 2006 au Carrefour numérique de la Cité des Sciences et de l'Industrie)
http://carrefour-numerique.cite-sciences.fr/live/dadvsi_20060218.php

Dans la plupart de ces exemples, le rôle du médiateur est d'imaginer des thèmes qui intéresseront son public et de trouver des partenaires avec qui monter le projet. Il s'agit de produire un événement et non d'en être l'animateur principal.

On trouvera de nombreux autres exemples en interrogeant la base de données de fiches de projets et ateliers menés dans le réeau des Espaces Culture Multimédia.
http://projets-culture.medias-cite.org/