A chacun son Net

Plutôt que de promettre un « Internet pour tous », aidons chacun à construire les réseaux de communication qui lui conviennent, avec toutes les technologies disponibles, mais aussi en plaçant l'humain au coeur de ce système d'échange et non plus comme un satellite exilé en périphérie des réseaux composés de machines. « A chacun son Net » : réseau de proximité ou réseau mondial, autoroutes de l'information ou sentiers libres de la connaissance, fibres optiques à très haut débit et technologies sans fil, ... la diversité des approches et des besoins doit êre cultivée et non pas contrariée au nom de l'efficacité et de la rentabilité économique. Rentabilité pour qui ? Pour faire quoi ?

On a construit des autoroutes de l'information sur le modèle de nos autoroutes à péage ou de nos lignes TGV : elles traversent les campagnes, mais ne s'y arrêtent pas ; ou bien encore à l'image de nos boulevards périphériques sur les bords desquels habitent dans des HLM des familles pauvres qui n'ont pas toujours de voitures et qui contemplent la voie rapide depuis leurs fenêtres, en profitant des nuisances, mais pas de la valeur ajoutée en matière de déplacement.

Nous sommes peut-être en train de construire des autoroutes de l'information à très haut débit qui auront pour effet de maximiser les plus-values sociales, culturelles et économiques de ceux qui sont déjà les plus nantis en capital social, culturel et économique. Confirmant ainsi l'adage qu'on ne prête qu'aux riches.

Aujourd'hui l'Etat et certaines collectivités soutiennent par des incitations financières ou fiscales, l'équipement de particuliers en panneaux solaires photovoltaïques, les faisant ainsi accéder du statut de simples consommateurs d'énergie à celui de producteur d'électricité, revendue sur le réseau.

Sur ce principe, il s'agit d'imaginer le potentiel d'une société dans laquelle un réseau de communication symétrique ferait de chaque abonné un centre d'information et de ressources capable d'alimenter d'autres membres du réseau, et non pas seulement le consommateur d'un bouquet de services composé à son attention dans un nombre très restreints de lieux de production.

Le mythe du tout numérique

Si la Révolution française a connu ses « sans-culottes », la Révolution numérique semble conduite par des adeptes du « sans-papier » : des technophiles, apôtres du « tout numérique ».

Une idée très largement développée voudrait laisser croire que plus l'administration rendra accessible ses services par Internet et moins l'on aura besoin d'agents dans les accueils. Le spectre d'une administration totalement numérisée, accessible uniquement par le web, avec un accompagnement par de simples centres d'appels, menace.

La demande des usagers va vers la simplification des démarches administratives et vers la possibilité d'un contact personnalisé : une administration avec « moins de paperasse » !

Mais en interposant entre l'usager et les services administratifs, un portail de services en ligne souvent limités au téléchargement de formulaires, cela ne constitue pas une avancée réelle vers le « moins de paperasse » ! Il semble plus porteur pour l'avenir d'imaginer de valoriser la fonction des agents accueillant le public dans les bureaux, au téléphone, par mail, par courrier, en les dotant de systèmes d'information performants et de délégations d'action afin qu'ils soient en mesure d'apporter des informations en temps réel sur les demandes en cours et ce faisant de regagner du crédit auprès du public.

(Pour approfondir cette question, voir Administration électronique assistée par l'humain ou services de proximité aidés par le numérique ?)

De quel Progrès voulons-nous ?

La course en avant vers un progrès technologique plein de promesses pourrait nous entraîner, si nous ni prenons garde, vers un développement insoutenable. Le progrès humain devrait être l'étalon permanent du développement de la technologie. A l'environnement technologique de s'adapter à l'homme, lequel doit s'adapter à son ecosystème naturel.

Et si nous nous amusions à revisiter notre devise républicaine Liberté, Egalité, Fraternité, afin de dégager les valeurs-clés qui pourraient à l'avenir organiser le champs d'action des politiques publiques en matière de numérique ? Plutôt que de lister un catalogue de propositions à mettre en oeuvre, cette entrée en matière présente l'avantage d'interroger le sens et de dégager les grandes lignes prospectives des scénarios de politique-fiction. Nous proposons de réfléchir autour de 3 idées refondatrices du vivre ensemble à l'ère du numérique : Mobilité, Equité, Convivialité.

(Rem : Si vous en avez d'autre à proposer, vous êtes les bienvenus, n'hésitez pas à faire vos remarques dans les commentaires.)

Mobilité

L'identité numérique de l'humain et de sa sphère personnelle ou professionnelle : numéros de téléphone, adresses mail, identifiants de messagerie instantanée, adresses web, avatars, ... tend à devenir indépendante d'un lieu fixe, accompagnant ainsi l'individu dans sa mobilité spatiale, professionnelle et culturelle.

  • Nomadisme : Internet évoluant vers le Mobilnet (pour reprendre la formule de Joël de Rosnay dans L'internet du futur) afin de coller aux besoins des utilisateurs itinérants, la permanence et l'ubiquité de l'accès au réseau prime sur la possibilité de disposer du très haut débit.

  • Ubiquité : un accès aux réseaux partout et tout le temps, Internet devenant un Omninet succeptible de fédérer tous types de réseaux d'échange de données grâce aux évolutions du protocope IP (voir le projet de réseau pervasif selon Rafi Haladjian).

Equité

A chacun selon ses besoins, avec ou sans technologies, avec des technologies différentes et complémentaires, la société doit valoriser un mode d'accès multimodal à l'information, la communication et la connaissance.

  • Echanges entre pairs : faisons l'hypothèse que chaque être humain est créateur de richesse et que cette richesse mérite d'être partagée, échangée, diffusée. Faisons le pari d'une société basée sur des échanges symétriques, dans laquelle chacun serait tour à tour, émetteur ou récepteur, un usager initial potentiellement créateur ou co-producteur de contenus.

  • Premier kilomètre : Pour construire un bâtiment on commence par poser la première pierre. Pour construire un réseau, il faut commencer par le premier kilomètre. Mais le réseau doit partir de l'usager, non plus final mais initial, et aller à la rencontre d'autres usagers pour constituer un réseau. Plutôt que de parler d'utilisateur final et de dernier kilomètre de la boucle locale, inversons la vapeur comme nous le suggérait Jacques-François Marchandise il y a 5 ans déjà (voir Libérer le premier kilomètre).

  • Le chainon humain : Ne peut-on pas imaginer en mixant les technologies comme le font les initiateurs de Metropolitan Area Networks (MAN) (voir l'initiative récente de la Ville de Blanquefort) ou de Rural Area Networks (RAN) (voir Rencontres du Wi-Fi rural 2007, un réseau où un certain nombre d'abonnés reliés haut débit, sont eux-même relais via des émetteurs wi-fi ou Wimax pour le reste du réseau ? Et si sur le modèle de la Grameen Bank au Bengladesh (voir Allo, je vous appelle de Parulia - Courrier de l'Unesco Juillet-Août 2000), nous imaginions de proposer à des particuliers situés dans des zones mal desservies, des micro-crédits pour devenir un des maillons d'un réseau à (très) haut débit à l'échelle humaine ?

  • Accessibilité : Chacun doit pouvoir accéder à l'information et aux services, à la diffusion des connaissances et à la communication interpersonnelle, avec ou sans les moyens technologiques de son choix et compte-tenu de ses déficiences éventuelles.

Convivialité

Comment vivre ensemble en bonne intelligence dans un monde où la mobilité des personnes, des biens et des idées multiplie les rencontres frontales entre des cultures et des valeurs différentes, voire contradictoires ? Quels choix politiques pour le numérique permettent d'y contribuer ?

  • Abondance de Biens communs ne nuit pas : Une économie des biens immatériels fondée sur l'abondance permet la coopération plutôt que la compétition (voir Jean-Michel Cornu La coopération, nouvelles approches).

  • Logiciels et contenus ouverts : la libre circulation et l'appropriation des idées par tout un chacun doivent être encouragées et stimulées. Les logiciels libres « open source » et les licences de droits d'auteur Creative commons participent de cette ambition.

  • L'infostructure des territoires numériques : Dans une économie des biens immatériels, au-delà des infrastructures, les collectivités se doivent de développer les infostructures : portails locaux, géolocalisation de contenus tagués par les producteurs et les utilisateurs (Tout Rennes blogue), noeux d'échange locaux ... comme nous le suggère Claude Combes (voir Les MIX, pour territorialiser l’Internet). La culture et les savoir-faire sont liés aux communautés et aux terroirs et ils contribuent à fabriquer les identités individuelles et collectives. Impossible de savoir où l'on va en ignorant d'où l'on vient.

  • Accompagner les usages : c'est proposer de la médiation et de la formation, mais aussi intervenir en amont sur l'utilité des services et l'utilisabilité des interfaces homme-machine, en associant les usagers au processus de conception et en les encourageant à détourner les objets technologiques de leur usage premier. (voir une présentation succinte des travaux de Philippe Mallein L'utilité précède l'usage).

  • Encourager des réseaux de sociabilité ouverts :les réseaux de personnes ou « social network » sont capables du meilleur (se faire de nouveaux amis ou contacts professionnels, faciliter une recherche d'information, partager des contenus : photos, liens, tags, ...) comme du pire (propager des rumeurs infondées, des virus ou des blagues douteuses, des chaines de solidarité bidons, ...). Il importe de veiller à ce que le développement rapide de communautés en ligne de toutes sorte, constituées autour d'outils plus ou moins propriétaires, ne porte pas atteinte à l'universalité du réseau fondée sur un principe d'interopérabilité.

  • Civilité à l'ère numérique : la régulation des échanges interpersonnels, des conditions d'accès aux contenus de création, aux données personnelles ... nécessite de réfléchir collectivement aux « codes de bonne conduite », qui quoi qu'on en pense peuvent exister même chez les pirates (voir Florent Latrive Du bon usage de la piraterie).


Cette première tentative de structuration n'est bien sûr pas exhaustive, vos commentaires, compléments ou contradictions, à ces propositions enrichiront grandement la réflexion de chacun.