Diatribe sur "les deux grands systèmes du Monde"
Par Philippe le samedi 28 juillet 2007, 16:12 - Carpe Diem - Lien permanent
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La semaine dernière, j'ai reçu la sollicitation d'une collectivité ayant
organisé un appel à projets innovants dans le domaine des usages des TIC et
souhaitant me confier l'expertise d'un des projets candidats. J'accepte la
proposition qui rentre dans un de mes champs de compétence, à savoir
l'ingénierie pédagogique, et attend qu'on m'adresse le dossier à expertiser, en
toute confidentialité.
Cette semaine j'apprends que finalement je ne pourrais pas être retenu comme
expert sur ce dossier, car celui-ci pourrait peut-être avoir des liens avec
certains projets dans lesquels je suis engagé. Bien que je ne connaisse
absolument pas le porteur de ce projet dont je n'avais jamais entendu parlé,
j'ai poliment répondu que je comprenais bien qu'il était difficile d'être juge
et partie... mais en fait, je ne comprends pas bien ce choix et je l'ai
plutôt « saumâtre » !
J'ai le sentiment très désagréable d'être suspecté a priori de parti pris, de
partialité, et d'incapacité à émettre un diagnostic pondéré et équitable, sous
prétexte que je suis moi-même acteur de ce domaine. C'est un peu comme si
j'étais victime d'une espèce de procès d'intention, d'un délit de « sale
gueule » ... Difficile de se défendre contre cela.
Que me reproche-t-on exactement ? Je ne sais pas bien et j'écris cet article
pour essayer de le comprendre, à la lumière d'autres expériences.
Illustration : Couverture originale de l'ouvrage de Galilée "Dialogue sur les deux grands systèmes du monde" publié en 1632.(Source : wikipedia)
Reproche-t-on à l'Education Nationale d'être juge et partie, alors qu'elle
évalue les élèves qu'elle a formé ? Reproche-t-on aux élus de la Nation ou
d'une collectivité d'être juges et parties lorsqu'ils se votent unanimement une
augmentation de rémunération ? Reproche-t-on à l'Etat d'être juge et partie
lorsqu'il s'exonère par décret d'application ou par des libéralités
administratives, des obligations légales qui incombent à toute autre personnes
morale en tant qu'employeur, propriétaire foncier ou immobilier, etc
?
La confusion des rôles règne partout, alors on voudrait pouvoir compter sur des
« experts indépendants ». Il semble que de nos jours, la principale
qualité recherchée pour un expert soit son indépendance, avant même sa
compétence. Ce qui compte c'est que vous ayez les titres vous qualifiant comme
expert, le pedigree qui vous donne légitimité à émettre un avis autorisé. Cette
approche privilégie clairement les experts de salon, ceux qui n'ont jamais mis
les mains dans le cambouis, les spécialistes de l'art de dire ce qu'il faut
faire ... mais qui n'ont en général aucune idée pratique de comment ça marche
vraiment, car la réalité contredit souvent les théories enseignées.
Cela me fait penser à l'affrontement que Galilée met en scène dans le
« Dialogue sur les deux grands systèmes du Monde » entre un
savant aristotélicien qui professe comme vrai ce qui est écrit dans les livres
des anciens et un savant qui fonde ses théories sur ce qu'il observe et tire
des expériences qu'il pratique.
Comme dit le proverbe africain : « Si tu ne sais pas, demande à quelqu'un qui l'a déjà fait ».
Il y a deux façons d'être expert : on peut être expert grâce à une expertise
apprise dans les livres ou expert parce qu'on a de l'expérience. Entre être
« Celui qui sait » ou « Celui qui a fait », j'ai fait mon
choix il y a longtemps. Mais pourquoi ne pourrais-je pas émettre un avis
éclairé sur ce que font ou prétendent faire les autres, sous prétexte que je
suis moi-même engagé dans des actions similaires ?
Existe-t-il un point de vue de Sirius ? Une tour d'ivoire des hauteurs de
laquelle il serait possible de scruter l'horizon en toute objectivité ? Je ne
le crois pas. Nous sommes partie du Monde, il tourne et nous tournons avec lui.
Cela ne doit pas nous empêcher de rechercher l'équité, mais celle-ci ne peut
reposer sur l'objectivité illusoire d'un seul, mais doit s'appuyer plutôt sur
les multiples subjectivités d'une intelligence collective en réseau.
