Je ne connais aucun de ces garçons, mais ces performances, anodines pour le profane, me touchent plus que toutes celles qui auront pour théâtre l'Olympiastadion de Berlin. J'ai commencé il y a quelques mois à essayer de mettre en mots mon expérience de l'athlétisme et du sport de haut niveau. Les quelques textes que j'ai pu lire récemment ( « Courir » de Jean Echenoz, « La Tranchée d'Arenberg ... » de Philippe Delerm,  ) ont chacun leurs qualités, mais aucun ne parvient à faire rentrer le lecteur au coeur de la course, dans la tête même du coureur.

Voici donc en avant première, un extrait de ce travail d'écriture en cours. A vos marques, prêt ... partez !

Finale


Au sortir de la chambre d'appel, à peine franchi le tunnel d'accès à la piste du stade Charléty, il fût saisi par la rumeur qui grondait dans le stade. Habitué jusque là à courir devant des tribunes clairsemées, c'était la première fois qu'il allait être plongé dans le grand bain de la haute compétition. C'était un dimanche de Pentecôte et il disputait la finale du 100 mètres « cadets », lors des championnats de France scolaires. Pour sa première participation à ce niveau national, c'était déjà une bonne performance que d'accéder à la finale et quelquesoit son classement dans cette course, il avait déjà rempli le contrat qu'il s'était fixé.

Passée la surprise de son entrée dans l'arène, l'attention est vite absorbée par les derniers préparatifs. Vérifier nerveusement pour la dixième fois que les pointes sont bien lacées, le dossard bien épinglé, le maillot bien coincé dans le short. S'avancer d'un pas faussement assuré vers la ligne de départ afin de régler ses starting-blocks. Il s'agit d'un modèle imposant, aux réglages inhabituels, rencontré pour la première fois ce matin lors des séries.

Ne pas laisser paraître qu'on ne sait pas trop s'y prendre. Afficher l'air dégagé du vieux routier des pistes. Rester concentré. Tu vas y arriver. Ouf !

Le réglage s'est passé sans écueil, malgré les doigts mal assurés et légèrement tremblants.

Ne pas regarder les autres. Ne pas céder à la panique.

Trois ou quatre garçons se sont déjà élancés pour tester leurs réglages et parfaire leur échauffement. Ils semblent plus grands, plus sûrs d'eux, assurément plus rapides. Lors des séries, il avait pourtant bien identifié les favoris, mais à cet instant là, tout s'emmêle dans sa tête.

Ressaisis-toi. Respires à fond ... Longtemps ...

Tapi dans les « starts », il jaillit soudain et bondit sur la piste en libérant tout le stress qui l'avait envahi au cours des dernières minutes. Il se sent déjà mieux et revient d'une démarche bondissante en toisant ses adversaires d'un air plus décidé. Sa mise en action a fait impression, lui semble-t-il. Le petit rablé du couloir 8 et le rouquin au maillot bleu et blanc lui jettent maintenant des regards suspicieux. Il baille à s'en décrocher la machoire. Signe de forme chez les sprinters, paraît-il, mais jamais rassurant au moment du départ. Il se donne des claques sur les joues comme pour éviter de s'endormir dans les starting-blocks. Le starter appelle les coureurs à prendre leurs places et chacun s'y conforme en respectant son propre rituel : avide et brusque tel une pie attirée par un reflet de métal précieux, ou nonchalemment et méticuleusement comme un chat qui s'étire puis se roule en boule. « Prêts !». Surpris par l'ordre du starter, Vincent cafouille un peu pour placer son bassin bien en ligne.

« Avance vers l'avant, avance encore, cherche à placer tes épaules au delà de la ligne de départ », semble lui murmurer à l'oreille son entraineur.

Le stade tout entier s'est tu et retient son souffle. Le monde se serait-il arrêté de vivre que le silence n'en serait pas plus oppressant. La course du temps semble faire une pause pour recaler son rythme sur celui des coureurs.

Le départ n'est pas le point fort de Vincent , il n'en maîtrise pas encore tous les paramètres techniques.  Il a beaucoup travaillé dessus au cours des dernières séances d'entrainement, mais à cet instant précis les nouveaux acquis s'envolent et les vieux réflexes archaïques refont surface.

Ne pas céder à la panique. Reprends-tois. Respire bien. Mais qu'est-ce qu'il fout ce starter ? Qu'est-ce qu'il attend pour donner le départ ?

Ses bras commencent à donner des signes de fatigue, il va devoir relâcher sa bascule avant ou faire un faux départ. A l'instant même où ses bras flanchent, le coup de feu retentit et Vincent s'élance de toutes ses forces vers l'avant par une violente poussée de sa jambe arrière pour éviter de piquer du nez au sol.

L'étincelle allumée par le pistolet du starter semble avoir déclenché une explosion en chaine parmi les corps des sprinters bien rangés dans les couloirs. Bras et jambes fusent en tout sens, fouettent l'air et griffent le sol, comme pour remonter la pente d'un cratère en feu qui menacerait de les engloutir. Le sol leur brûle les pieds à voir comme ils s'empressent de fuir son étreinte, d'une ardeur bondissante qui ne laisse aucune empreinte. Ils détalent comme pour échapper à un danger qui les menace, comme si le chronomètre qui s'était déclenché lors du coup de pistolet égrenait les secondes qu'il leur restait à vivre. Ils s'enfuient sans se retourner comme si les derniers d'entre-eux risquaient de disparaître dans la fournaise.

Après une quinzaine de mètres, Vincent commence à relever la tête et cherche à évaluer du regard sa position. Il est au milieu de la mélée, au coude à coude avec plusieurs adversaires. Deux coureurs ont pris un excellent départ et se détachent devant eux. Son voisin de droite semble en retrait derrière lui, mais comme il l'avait déjà devancé lors des séries, pas de quoi se rassurer.

Sortir de la nasse ... Sortir la tête devant. Devant ! Devant !

Il lui faut se dépêtrer de ce magma de coureurs pour pouvoir développer correctement sa foulée à l'air libre. Bien que les sprinters courent en couloirs et sont dispensés de jouer des coudes dans le peloton comme les coureurs de demi-fond, Vincent aime les grands espaces. C'est un coureur de champs, pas un  joueur de mélée. Mais ses adversaires sont tout aussi vaillants et décidés que lui. Comme lui, ils ont été les plus rapides de leur école, de leur quartier, de leur village. Comme lui, ils ont remporté les championnats scolaires départementaux, puis académiques. Comme lui, ils se sont distingués par des chronos meilleurs que la moyenne et ont été l'objet d'attentions multiples de la part de leur entourage, de leur entraineur, de leurs camarades de club ou de lycée. Certains ont des supporters, là-haut dans les tribunes qui crient leur nom comme si leurs souffles bruyants pouvaient les pousser  plus vite vers l'arrivée. Celui-là est venu de très loin, des Antilles où midi n'a pas encore sonné et où en ce dimanche de Pentecôte les prières et les chants lui apportent le soutien de toute une communauté. Vincent est venu seul. Il tente de se persuader que cette épreuve est son aventure personnelle, qu'elle ne concerne que lui. Mais au fond de lui-même, il sait bien que ses succès sont le prix à payer pour recevoir des marques d'affection de la part de ses parents, de l'estime de la part des ses professeurs, de l'amour ... ne serait-ce que quelques miettes.

Les coureurs sont les jouets de forces cosmiques qui les dépassent. Vincent se débat comme il peut mais ne parvient pas à se dégager du cocon étouffant de ses adversaires. Il voudrait d'un coup d'aile décoller au-dessus de la mélée et s'élancer avec légéreté vers la tête de la course. Mais il lui semble qu'il est tiré en arrière par une force obscure qui l'empêche d'accélèrer. Il est collé au sol, la tête dans le brouillard, sans autre perspective d'éclaircie. Les jeux sont faits pour les trois premières places. Vincent est à la lutte avec deux autres coureurs pour la quatrième place. A l'approche de la ligne d'arrivée, il retrouve par orgueil l'énergie du combat singulier et casse le buste sur le fil comme si sa vie en dépendait.

(...) A suivre