D'abord l'introduction frappe fort : « La France est en retard ». La preuve, « environ un tiers de la population ne possède pas d'ordinateur et n'utilise pas internet ». Le triple fossé apparaît comme autant de défis à relever pour « entrer de plain pied dans la société du numérique et disposer des compétences nécessaires à la compétitivité de nos entreprises ».

Donc rien de nouveau sous les cocotiers, on a beau avoir enfin sous la main un travail de vulgarisation des analyses sociologiques les plus fines du moment, y compris avec des éléments de comparaison internationale, voilà que lorsqu'il s'agit de passer à l'action, on nous ressert depuis 15 ans les mêmes clichés !

Le mythe du retard français a encore frappé

Lorsque deux-tiers des foyers français n'étaient pas connectés à internet, on pouvait comprendre cette inquiétude d'un « retard français » dans le concert économique mondial. Aujourd'hui, il est grand temps de changer de lunettes et d'adopter d'autres instruments de mesure que les taux d'équipement des ménages en ordinateurs et internet.

Ce dont il est question dans les études citées dans le rapport détaillé, c'est de l'évolution rapide des usages qui amène le fossé générationnel à se creuser davantage. La question des compétences numériques minimales à maîtriser pour être citoyen de plein droit dans la Société de l'information se trouve encore reléguée au second plan par rapport aux intérêts économiques des acteurs industriels du numérique.

Les décalages de générations constatées dans les pratiques culturelles et les usages du numérique s'observent aujourd'hui sur des décades et non plus des générations démographiques de 25 ans. (Voir les travaux du BIPE repris notamment par Olivier DONNAT et Florence LEVY dans Culture & Prospective 2007-3. Approche générationnelle des pratiques culturelles et médiatiques. 16 p., mai 2007).

Les pratiques communicationnelles qui se développent rapidement chez les adolescents (tendance à être connectés en permanence via téléphone mobile, l'usage de Facebook en lieu et place de la messagerie électronique, ...) bouleversent déjà les échanges et relations interpersonnelles au sein des familles. Cela conduit à une perte de repères de la part de pas mal de parents et contribue à éloigner les personnes âgées de leur propre famille.

Il n'est donc déjà plus question d'ordinateurs et d'internet, mais bien de culture numérique en général, celle-ci incluant la maîtrise de la téléphonie mobile par les seniors, l'accès internet depuis des périphériques autres qu'un ordinateur (tablettes, consoles de jeux, télévision, …), la dématérialisation des supports (musique, vidéo, presse en ligne, livre numérique …) ...

De tout ça, point n'est question dans les trois propositions servies aux parlementaires.

Les 3 propositions du rapport

1- Accorder, dans le cadre du “Plan de développement des usages du numérique à l’école(”, une attention particulière aux jeunes (15-24 ans) à l'écart du numérique en leur proposant des formations adaptées (y compris en dehors du cursus scolaire) et en mettant à leur disposition des ordinateurs et des abonnements à tarif réduit.

Cette proposition reprend les principaux éléments du Plan présenté par Luc Chatel, Ministre de l'Education nationale, de la Jeunesse et de la Vie associative en novembre 2010, dans la lignée des conclusions du rapport Fourgous "Réussir l'école numérique". Nouveauté, elle insiste sur la fraction des jeunes de 15 à 24 ans les moins diplômés (un tiers d'entre eux), qui même s'ils ont les compétences instrumentales pour manipuler les outils numérique, ne maîtrisent pas les compétences informationnelles et stratégiques permettant de chercher, d'évaluer et de comprendre l'information qui leur sera utile au sein de la masse d'informations disponibles.

Encore une fois, dès qu'il est question du numérique, les décideurs sont obnubilés par la jeunesse, là où la priorité devrait être donnée aux seniors, lorsqu'on se préoccupe de risques d'exclusion.

Par ordre d'importance significative dans les écarts observés au niveau des usages des TIC, c'est le fossé générationnel qui sort en tête. Pourtant, lorsqu'il s'agit de plan d'action, c'est la dimension fossé culturel qui est mise en avant, mais pas en évoquant la nécessité de former les chômeurs de longue durée, les ouvriers du bâtiment ou les femmes peu qualifiées élevant seules leurs enfants …

En effet, il est préférable de recommander une action qui est déjà prévue et décidée, comme cela on est sûr de ne pas se tromper et de ne pas engager de dépenses supplémentaires.

Je serais curieux de comprendre comment l'Education nationale dans son « Plan de développement des usages du numérique à l'école » pourrait toucher les 15-24 ans les moins diplômés, c'est à dire justement ceux qui sont déjà sortis du système scolaire !

Ceci étant dit, leur « mettre à disposition des ordinateurs » ne coûtera pas trop cher : il existe déjà les Points-Cyb du réseau Information-Jeunesse, dont les financements sont essentiellement assurés par les collectivités territoriales …et pour les « abonnements à tarif réduit », il y a des chances que l'on se dirige vers des opérations de communication autour de forfaits internet pour les jeunes, sur lesquelles l'Etat apposera son logo, mais qui seront uniquement des opérations de marketing des opérateurs, qui rattraperont le manque à gagner initial sur des engagements de durée et des services annexes facturés au prix fort.

2- Permettre un accès haut débit à bas coût pour les plus démunis par un abaissement des tarifs d’accès à Internet résultant soit d’un renforcement de la concurrence, soit de la mise en place d’un tarif social de l’Internet, ainsi que par le déploiement du réseau d’espaces numériques publics et la mise à disposition d’ordinateurs.

Il est vrai que pour un certain nombre de familles modestes, le budget téléphonie-Internet-AbonnementsTV pèse lourd. Beaucoup de ces familles ont renoncé à la téléphonie fixe pour se contenter de téléphones mobiles à carte prépayées. Cependant, le gouvernement de François Fillon a déjà tenté de berner l'opinion publique en annonçant début 2010 la nécessité d'un tarif social sur des abonnements triple Play à 20 € … formules qui existaient déjà chez les opérateurs !

Descendre encore en dessous, risque de se traduire par un service limité à l'internet : pas de TV, pas de téléphonie vers les mobiles, alors que ce sont justement les services plébiscités par les ménages à faible revenus.

Cette deuxième mesure, comme déjà vu précédemment, présente l'avantage de ne rien coûter puisque qu'elle devrait résulter mécaniquement de la mise en concurrence des opérateurs... Bon évidemment l'application de la TVA à 18,6 % fin 2010 sur les abonnements triple play vient un peu perturber ce bel exemple de credo libéral. Sans compter que l'inexorable montée de la demande de débits plus élevés pour satisfaire la consommation de vidéos à la demande, risque de venir renforcer les écarts existants entre les accès bas de gamme à caractère social et les accès en fibre optique, accessibles aux ménages les plus aisés des grandes villes.

Le « déploiement du réseau d'espaces publics numériques » semble dans le rapport devoir s'appuyer essentiellement sur le réseau Cyber-base. Quand on connait le désengagement progressif de la Caisse des Dépôts sur ce dossier, on est en droit d'être inquiets pour l'avenir de ces lieux ...

3- Familiariser les personnes âgées aux outils numériques par un accompagnement personnalisé et des logiciels, voire des matériels, adaptés. Cela leur permettrait de correspondre plus aisément avec leurs proches, de bénéficier d’un suivi médical à distance, et ainsi de rester chez elles plus longtemps.

Les personnes âgées sont à mon avis LE public prioritaire sur lequel tous les efforts devraient être concentrés. C'est donc une bonne chose qu'il figure parmi les 3 préconisations de ce rapport.

Cependant, je crains que le rapport insiste trop sur une vision déjà obsolète : pour accéder à internet, il faut s'initier à l'informatique et à la maîtrise d'un ordinateur.

Il manque singulièrement d'une vision prospective intégrant la place prise par les terminaux mobiles (smartphones, tablettes numériques), par les consoles vidéo familiales (Wii, Xbox Kinect, …), par les appareils photos et caméras numériques.

Il n'anticipe pas le bouleversement que représente pour ces personnes la dématérialisation des supports de conservation de la mémoire, ainsi que les changements profonds dans le domaine de l'édition et la diffusion de la musique, de la presse, de vidéos, etc.

------------ Quelques références intéressantes dans le rapport complet du CAS :

Brotcorne P., Mertens L. et Valenduc G. (2009), Les jeunes off-line et la fracture numérique. Les risques d’inégalités dans la génération des « natifs numériques », rapport publié par le Service public de programmation (SPP) fédéral « Intégration sociale », Bruxelles, septembre, 90 p.

Mallein P. (2008), Usage des TIC et signaux faibles du changement social, université de Grenoble, mai.