L’approche de l'Etat : Internet pour tous

L'approche française a été et est encore largement dominée par l'idéologie de la « lutte contre la fracture numérique ». Il s'agit de réduire les disparités d'équipement et de pratiques, désignées comme « inégalités numériques », avec des objectifs politiques énoncés promettant « Internet pour tous ».

En France, l'État s'engage en 1997 dans le Programme d'Action Gouvernemental pour la Société de l'Information (PAGSI). Les ministères de l'Éducation nationale, de la Culture et de la communication, de la Jeunesse et des sports, de la Ville, de l'Industrie... lancent des initiatives pour faciliter l’accessibilité aux Technologies de l'Information et de la Communication (TIC) par le plus grand nombre. Il faut rappeler qu'à l'époque, seuls 4 % des Français disposent d'une connexion Internet à domicile.

Cela se traduit par un programme volontariste d'équipement des établissements scolaires, d'aides à l'investissement pour les PME et les associations. Grâce au dispositif d'emplois aidés « Nouveaux Services - Emploi Jeune », des milliers de projets bénéficient entre 1998 et 2005 d'une aide indirecte au fonctionnement et de compétences de jeunes diplômés en mal d'insertion professionnelle.

Parmi les initiatives pour résorber le fossé numérique, les lieux d'accès public à Internet et les espaces publics numériques apparaissent alors comme la pierre angulaire pour amener le grand public à découvrir et à s'initier aux usages de l'ordinateur et d'Internet. De nouvelles fonctions voient le jour, ainsi que des cursus de formation diplômantes correspondant (1). Cette politique sera confirmée par le Comité interministériel pour la société de l'information (CISI) du 10 juillet 2000, qui missionnera la Caisse des Dépôts et Consignations (CDC) pour accompagner les collectivités dans la mise en place d'espaces publics numériques labélisés Cyber-base.

La mobilisation des territoires

Les collectivités territoriales ne sont pas en reste et à l'échelle régionale, départementale ou locale les initiatives fleurissent :

  • investissements pour accélérer le déploiement du haut débit dans des zones non rentables pour les opérateurs,

  • installation d'ordinateurs connectés ou aide à l'équipement de structures éducatives, socioculturelles et culturelles,

  • mise en réseau de lieux existants ou nouvellement créés, via des labels spécifiques (faute de concertation, l'exercice vire à la cacophonie devant la multiplication d'appellations non contrôlées…),

  • animation de politiques de développement numérique des territoires via des centres de ressources mutualisant les compétences, impulsant et soutenant des projets, formant et accompagnant les acteurs locaux...

L’impulsion européenne

Les fonds et programmes européens ont très largement contribué aux politiques des régions et des territoires (2). L'approche européenne a évolué dans le temps et dès 2005, le concept d'e-inclusion a introduit un changement de paradigme notable. Il ne s'agit plus de vouloir amener les publics éloignés à rattraper leur retard en matière d'équipement et d'usages numériques, mais plutôt de considérer le numérique comme un levier d'insertion sociale et économique, professionnelle ou culturelle.

Depuis 2010, les politiques européennes mettent l'accent sur le développement des compétences numériques (e-skills) et l'alphabétisation numérique (digital literacy). 30 % de la population des pays de l'Europe des 27 n'avait jamais utilisé Internet en 2009. L'objectif annoncé de l'Union européenne pour 2015 est de réduire de moitié cette proportion, soit 15 % de non-internautes dans la population.

15 ans après : constats et bilans

Le concept de « fracture numérique », dérivé de la « fracture sociale » thème de campagne de Jacques Chirac aux présidentielles de 1995, a révélé au fil du temps sa vacuité, tant d'un point de vue scientifique que d'un point de vue opérationnel. Les disparités d'usages mesurées par les enquêtes apparaissent essentiellement comme des conséquences de variables socio-économiques et démographiques : les personnes âgées, les ménages les plus pauvres, les moins diplômés, les personnes isolées (familles monoparentales, personnes handicapées…) se retrouvent en bas de l'échelle en matière d'équipement et d'usages du numérique.

Les questions d'enclavement des territoires, de difficultés d'accès aux formations, de faible présence des services publics et de transports en commun ont des conséquences assez semblables dans les quartiers relevant de la politique de la ville et dans les territoires ruraux éloignés des grands centres urbains.

L'essentiel des sommes consacrées au développement numérique par l'État (grand emprunt, fonds national pour la société numérique...) et les collectivités est investi dans les infrastructures de pointe (déploiement de la fibre optique, stockage à distance, sécurité des réseaux…) et très peu dans la création de services adaptés aux publics éloignés, dans le développement des compétences numériques et la médiation des usages.

Avec le recul, on peut avancer que la lutte contre la fracture numérique a servi de cheval de Troie aux lobbies des industriels et opérateurs : réduire les inégalités numériques a visé surtout la compétitivité des territoires et beaucoup moins la résorption des disparités de compétences et d'usages entre les citoyens.

Le bilan est finalement en demi-teinte avec, des échecs comme :

  • les lieux spécialisés dans les TIC animés par des technophiles (ou Geeks),

  • la mutualisation impossible de moyens matériels ou humains avec l'Éducation nationale,

  • l'articulation difficile entre les organismes de formation et les espaces publics numériques.

Mais aussi des approches qui s'avèrent efficaces :

  • la médiation numérique de proximité, assurée par des travailleurs sociaux, des médiateurs culturels, des assistants de vie auprès des personnes âgées …

  • l’accompagnement des usages financé de façon pérenne dans les politiques de droit commun (lecture publique, action sociale, formation professionnelle…) ;

  • la présence d’Agents de développement numérique sur un territoire, chargés de contribuer à la diffusion des usages et des bonnes pratiques.

Quelques pistes de progrès pour prévenir l'exclusion numérique

  • Faciliter les coopérations (échange d'expériences, recherche, expérimentations, appels à projets régionaux communs…) entre les équipes de maîtrise d'œuvre urbaine et sociale (MOUS) et les agents de développement rural ;

  • Se doter d'indicateurs d'évaluation de l'utilité sociale de l'accompagnement des usages du numérique (ou médiation numérique) permettant d'évaluer l'effet de levier pour le développement social.

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(1) BEATEP multimédia (brevet d'État d'animateur technicien de l'éducation populaire et de la jeunesse) puis BPJEPS TIC (brevet professionnel de la jeunesse, de l'éducation populaire et du sport).

(2) FSE, FEDER, INTERREG, LEADER, EQUAL, URBAN, GRUNDTVIG…