Ce que « figure(s) » veut dire

Le terme « figures » évoque plutôt des « personnages » que des « personnes », qui dans leur domaine font autorité ou ont laissé un souvenir particulier (« figure tutélaire », « figure marquante »)

Cela peut aussi désigner une tournure de langage recherchée « figure de style », un enchainement de mouvements dans certains sports « figure acrobatique » … Cela décrit plus souvent le remarquable, l'extraordinaire, voire l'exceptionnel, plutôt que le normal et le quotidien.

Le terme est aussi utilisé en philosophie, anthropologie ou psychologie, … (« la figure du père », …) pour évoquer les différentes représentations d'une idée ou notion, à des époques ou dans des cultures différentes, selon les points de vue d'auteurs différents.

Figurez-vous que je suis pas convaincu ...

Les organisateurs se proposent de collecter avant le Forum des portraits de quelques personnes « figures de la médiation ou de la coopération » et de les mettre en scène. Je ne doute pas de la sincérité des intentions, mais je m'interroge sur le but poursuivi et sur les effets collatéraux non désirés … et je suis perplexe.

J'ai l'impression qu'on voudrait nous raconter la vie des saints, lesquels se sont sacrifiés pour leurs idéaux, et tirer de ces portraits des exemples à suivre. Brrr … Ça me fait froid dans le dos.

Je me méfie de l'exemplarité des résultats obtenus par quelques-uns, érigés en modèles, car c'est à chacun de trouver sa voie et son propre chemin. C'est de parcourir le chemin qui est important, et non pas de chercher à parvenir à tout prix au même endroit. Les parcours de vie et d'engagement exemplaires, s'ils peuvent certainement impressionner des adolescents et influencer une vocation, n'ont pas le même effet sur des professionnels expérimentés. Personne n'aime être comparé à un frère ou une soeur plus brillant, à un camarade de classe ou à un collègue qui a fait un meilleur travail que vous ... C'est une façon de faire anti-pédagogique, qui n'a jamais aidé personne à progresser intérieurement et qui tend à encourager la compétition individuelle plutôt que la coopération.

La collecte de portraits est une bonne idée en soi, mais à mon avis elle n'est pas ciblée sur les bonnes personnes. La médiation numérique doit placer l'usager au coeur des projets et des collaboration des acteurs professionnels et bénévoles. Aussi, ce sont des portraits d'usagers que j'aurais aimé voir collectés, car ce sont eux qui peuvent témoigner le mieux de l'utilité sociale de tous les professionnels qui interviennent pour accompagner les usages.

Le travail est plus difficile à réaliser c'est évident, mais le résultat aurait un impact plus fort. Pour s'en convaincre, il suffit de jeter un oeil sur les exemples suivants :

La médiation : une question de posture

Pour ce qui est de la médiation numérique, il est davantage question en réalité de « posture » professionnelle.

La notion de posture évoque une attitude corporelle, une position que l'on adopte en vue d'anticiper au mieux une action ou un mouvement à réaliser. On cherche ainsi la posture permettant la meilleure efficacité, en diminuant les risques (gestes de sécurité), ou en maximisant le plaisir (kamasutra) ...

L'analogie n'est pas absurde, le bon professionnel cherche à faire son travail, avec le maximum d'efficience (résultats obtenus rapportés aux moyens mis en oeuvre), sans se mettre en danger en aidant les autres, tout en y prenant si possible du plaisir.

Il ne s'agit pas ici de jouer sur les mots, mais d'essayer d'orienter le questionnement des acteurs sur des pistes fécondes. Il me semble que le concept de « posture » amène davantage à envisager une dynamique de positionnement dans un jeu d'acteurs que le concept de « figure » qui placerait en tête de gondole des icones comme autant d'exemples à imiter. De plus, la posture réfère aux gestes quotidiens lorsque la figure insiste sur les actes exceptionnels.

Comme au yoga, la posture doit se sentir et se construire de l'intérieur, elle ne peut pas s'apprendre par simple imitation d'une façon de faire observée de l'extérieur.

La coopération : une affaire d'idéologie ?

Pour ce qui est de la coopération, j'ai moins travaillé le sujet, donc je me risquerais juste à une hypothèse, qui reste à fouiller et à étayer.

De mon expérience pratique de la coopération (au sein d'une SCOP, dans le cadre de projets en partenariats, dans le cadre de processus de travail se réclamant de l'intelligence collective ...) mon intuition m'amène à l'envisager davantage comme une idéologie, plutôt que comme une posture professionnelle.

J'utilise le terme d'idéologie dans son acception sociologique, qui ne revêt aucun sens péjoratif. Comme la définit Guy Rocher, l'idéologie est un système d'idées organisé qui a pour fonction d'expliquer ou de justifier la situation d'un groupe.1

Le choix fait à Brest de repérer et de valoriser des « figures » de la coopération tend à confirmer cette intuition. Les idéologies réclament des figures tutélaires, des porte-drapeaux, des maîtres à penser …

La coopération est une utopie, là aussi aucune connotation péjorative à mes yeux. Comme la ligne d'horizon, c'est un but vers lequel on peut tendre, mais que l'on atteint jamais. « A quoi sert l'utopie ? » s'interroge Eduardo Galeano … Elle sert à avancer.2


1- L'idéologie est « un système d'idées et de jugements, explicite et généralement organisé, qui sert à décrire, expliquer, interpréter ou justifier la situation d'un groupe ou d'une collectivité et qui, s'inspirant largement de valeurs, propose une orientation précise à l'action historique de ce groupe ou de cette collectivité ».

Guy Rocher, Introduction à la sociologie générale, Tome 1 :l'action sociale, Seuil, Paris, 1970 - p.127

2 - « Elle est à l’horizon, dit Fernando Birri. Je me rapproche de deux pas, elle s’éloigne de deux pas. Je chemine de dix pas et l’horizon s'enfuit dix pas plus loin. Pour autant que je chemine, jamais je ne l’atteindrai. A quoi sert l’utopie ? Elle sert à cela : cheminer. »
Eduardo Galeano, Las palabras andantes (1993)