Les « emplois d'avenir » ne sont pas les « emplois-jeunes »

Quelques rappels pour se remettre les idées en place :

  • les jeunes employés dans le secteur du numérique dans le cadre du dispositif « emplois-jeunes » étaient massivement très diplômés (bac+2 ou 3 en moyenne), alors que le futur dispositif « emplois d'avenir » s'adresse à des jeunes de niveau scolaire inférieur au Bac et sortis sans diplôme (exception faite des « emplois d'avenir professeurs » qui enseigneront dans les établissements scolaires) ;

  • le contexte sociétal a changé, 10 à 15 ans se sont écoulés, et les personnes ayant besoin d'accompagnement dans les usages numériques aujourd'hui, exigent un vrai professionnalisme. Citons deux exemples pour illustration :

    • la plus grosse demande se trouve auprès des seniors, et ce ne sont pas les jeunes de 16-25 ans qui ont le meilleur profil pour mettre en confiance des personnes peu enclines aux TIC. Les usages des jeunes ne sont pas du tout les usages des anciens, et l'expérience a montré que les médiateurs-trices plus proches en âge des personnes âgées obtenaient en général de meilleurs résultats.

    • l'accompagnement des enfants et des parents dans les bouleversements que provoquent dans les familles les usages des réseaux sociaux, jeux vidéos, tél. mobiles ... demande des professionnels qui ont du recul avec les technologies, et de vraies compétences en médiation humaine.

La médiation numérique est une posture professionnelle encore en construction

Les médiateurs-trices numériques ont besoin de moyens financiers garantis dans la durée (c'est à dire pour les 3 ans à venir) pour conduire et développer les actions qu'ils-elles mènent à destination de publics débutants ou en difficulté et dans des zones désertifiées en matière d'offre de formation.
Ils-elles n'ont pas besoin d'une charge supplémentaire de tuteur pour encadrer des jeunes non diplômés de niveau infra-bac ... alors qu'eux-mêmes se sont formés sur le tas pour nombre d'entre eux et manquent parfois de recul par rapport à leur fonction et à son avenir.

En matière de ressources humaines, la demande des professionnels travaillant dans les Espaces publics numériques aujourd'hui serait :

  • de disposer de perspectives plus claires sur l'avenir des missions qui leurs sont confiées et par conséquent sur leur avenir professionnel ;
  • de disposer de budgets d'animation pour pouvoir rémunérer des intervenants vacataires ponctuels dans des domaines plus pointus (création artistique, vidéo, BD, …) ;
  • de voir apparaître sur les territoires des postes de « chargés de développement numérique » comme c'est le cas en Région PACA, qui constitueraient une évolution professionnelle pour les plus expérimenté.e.s et contribueraient grandement à initier et à accompagner des projets faisant le lien entre les politiques d'aménagement numérique et le développement des contenus, services et usages.

Le projet du Gouvernement décrète l'utilité sociale des EPN ...

Depuis quelques années, nombre d'élus locaux questionnent le bien fondé de maintenir des lieux d'accès publics à internet dans leur commune. Paradoxalement, le projet du Gouvernement décrète l'utilité sociale de ces lieux en prévoyant que ces emplois d'avenir (…) « seront principalement créés par des employeurs du secteur non marchand dans des activités ayant une utilité sociale avérée et susceptibles d’offrir des perspectives de recrutement durables (filières vertes et numériques, secteurs social et médico-social, aide à la personne, animation et loisirs, tourisme…). » (http://www.gouvernement.fr/gouvernement/creation-des-emplois-d-avenir)

Cette proposition ressemble fort un cadeau empoisonné pour les professionnels de la médiation numérique en place. Car en même temps que l'on reconnaît la nécessité de cette mission, on semble entériner le fait qu'elle est condamnée à être assurée par des personnes non qualifiées, en mal d'insertion professionnelle.

Lors de l'examen du texte à l'Assemblée Nationale, dans les commissions comme en sessions plénières, les députés de toutes tendances ont souligné l'importance du tutorat et de la formation pour la réussite de ce dispositif visant l'insertion professionnelle. Cependant, les amendements proposant de fixer des durées de formation obligatoires ont été rejetés, laissant ainsi à l'employeur la seule initiative d'organiser la formation de ces jeunes, sans autres crédits que ceux de son plan de formation et des OPCA. Les missions locales assureront le suivi de ces jeunes comme elles le font déjà, mais il n'est pas prévu de moyens pour accompagner les employeurs dans leur mission de tutorat.

... mais menace la reconnaissance de la médiation numérique comme un métier

Sommes-nous certains que ces créations de poste se feront là où il y a déjà des professionnels qualifiés dans la médiation numérique, capables d'encadrer et de transmettre un savoir-faire ?
J'en doute fortement et la porte me parait ouverte à faire un peu n'importe quoi en matière de recrutement !

Allons-nous retomber éternellement dans le travers français qui consiste à confier l'accompagnement de personne en insertion ou fragiles socialement à des personnes elles-mêmes en difficulté d'insertion professionnelle ?

Embaucheriez-vous des jeunes ne sachant pas nager pour occuper des emplois de Maîtres Nageurs Sauveteurs ? Evidemment, non ! Il en va de même pour la médiation numérique, même si les risques pour les publics ne sont pas les mêmes.

Dans le meilleur des cas, ces jeunes embauchés dans le cadre du dispositif « emplois d'avenir » pourront jouer le rôle d'aide-animateur, à condition :

  • d'être encadrés par un.e tuteur-trice expérimenté.e dans la médiation numérique, en capacité d'encadrer un jeune et de lui transmettre son expérience.
  • de bénéficier d'un dispositif de formation à l'échelle régionale permettant à ces jeunes de profiter au mieux de cet apprentissage sur le tas, d'acquérir des méthodes et de se perfectionner dans la maîtrise des outils, de construire un véritable projet professionnel pour la suite.

Aujourd'hui, les conditions pour réussir cette insertion sont loin d'être réunies dans la plupart des lieux de type EPN