Mardi dernier, 4 décembre 2012, lors de la 3ème rencontres des EPN de Languedoc-Roussillon organisées par Outils-Réseaux avec le soutien du Conseil Général de l'Hérault, je suis intervenu sur le thème de l'avenir des EPN : « Des Espaces Publics Numériques aux Equipes pour des Projets Numériques ».

Des élus qui s'interrogent sur l'utilité des EPN

Je suis parti du constat que de nombreux élus et décideurs, qui financent le fonctionnement des EPN, s'interrogent aujourd'hui sur l'intérêt de ces lieux créés pour « lutter contre la fracture numérique » alors que 78% de la population française est équipée d'internet à domicile 1.

A ce constat simple, il convient d'ajouter que :

  • les politiques de droite comme de gauche sont axées sur l'économie numérique et sur le déploiement d'infrastructures pour le très haut débit, en accordant peu d'importance aux usages ;

  • les priorités européennes en matière d'insertion sociale par le numérique (e-inclusion) et de développement tout au long de la vie des compétences numériques (e-skills) n'ont été que faiblement reprises dans les axes de la politique numérique française ;

  • la visibilité du travail effectué dans les EPN est souvent faible, voire inexistante au niveau national.

Une fréquentation des EPN qui stagne alors que les connexions hors domicile augmentent

De plus, sur le terrain, le bilan de l'activité et des actions réalisées par les EPN est assez disparate.

Sur certains territoires, là où il y a eu des animateurs-trices formés, une animation de réseau structurante dans la durée, un soutien financier au fonctionnement ou aux projets et initiatives … la fréquentation se maintient depuis plusieurs années. Dans certains territoires ruraux enclavés ou quartiers paupérisés des banlieues des grandes agglomérations, faiblement dotés en équipements culturels et socio-culturels, ces lieux jouent un rôle fondamental pour la sociabilité de proximité et continuent à attirer un public en forte demande. (Cf. étude de l'ANSA 2011 2et Cahiers du DSU N°55 2012 3).

Mais ailleurs, faute de reconnaissance du travail accompli, sans réelles directives d'action et sans perspectives d'évolution professionnelle, certains ont baissé les bras ... ou sont allés voir ailleurs. Les remplaçants ne bénéficient en général pas de formation au métier, car l'offre du CNFPT est inadaptée et les sessions formations au BPJEPS TIC sont très peu nombreuses faute d'un nombre de candidats suffisants. Sans animation de qualité, les lieux perdent de leur attractivité et la fréquentation ne se renouvelle pas.

Pourtant globalement la demande est là : la connexion internet depuis un ordinateur mis à disposition dans un « lieu d'accès public à internet » est en légère hausse (15% de la population française de plus de 12 ans y a eu recours en 2011, contre 13% en 2009 et 2010). Cependant, la notion de lieu d'accès de l'enquête est beaucoup plus large que les seuls EPN : « bibliothèque, cyber café, bureau de poste, cyber bus, centre commercial ».

A noter aussi la part croissante des ordinateurs portables chez les particuliers (57% des français possèdent un ordinateur portable). Grâce à la multiplication des points d'accès wifi, cela entraine une hausse conséquente des usages d'internet en mobilité dans les « lieux publics : gare, bibliothèque, restaurant, ... » (20% de la population française de plus de 12 ans y a eu recours en 2012, contre 9% en 2010).

Démontrer l'utilité sociale de la médiation numérique

Ces prémices m'ont amené à poser la question qui me paraît aujourd'hui la clé de l'avenir des EPN : « A qui profite aujourd'hui le travail réalisé dans les EPN ? ».

On peut se la poser via le prisme de l'utilité sociale et à l'aide des méthodes d'évaluation développées dans le champs de l'ESS comme cela a été amorcé lors de la session « Médiations numériques et inclusion sociale » du Forum des usages coopératifs de Brest 2012 et aujourd'hui à l'étude dans un chantier sur l'utilité sociale de la médiation numérique animé par Elisabeth Le Faucheur.

On regardera alors l'impact des actions de médiation numérique sur les territoires et pour les publics touchés, directement ou indirectement. Cela permettra de construire des indicateurs plus fins et plus pertinents pour évaluer les initiatives. Cela donnera aussi des éléments tangibles pour valoriser les projets et mettre en avant la valeur ajoutée produite par les médiateurs-trices numériques.

Faire payer les gros acteurs de l'économie numérique ?

Mais si l'on regarde les choses de plus près, sans naïveté, il faut bien reconnaître qu'il y a des bénéficiaires « cachés » du travail réalisé depuis 15 ans par les EPN. Je veux parler des entreprises industrielles : opérateurs de télécoms, fournisseurs d'accès internet, gros éditeurs de contenus web, fabricants et distributeurs de matériel informatique, éditeurs de logiciels bureautique, …

En effet, grâce au travail d'accompagnement assuré par les animateurs-trices d'EPN, ce sont des milliers d'heures de SAV et d'incidents clientèle qui ont été évités !

Pourtant, ces géants qui se portent très bien n'ont jamais contribué financièrement pour dédommager les finances publiques des frais engagés dans les EPN. Bien au contraire :

  • Certaines de ces sociétés réalisent des bénéfices substantiels en France … mais n'y payent pas d'impôts (cf Martin Untersinger, Les astuces anti-impôts des géants du numérique, Rue89, 27/11/2012).

  • L'argument selon lequel les investissements publics dans le numérique contribuent au développement économique, en particulier la création d'emplois, ne tient pas debout. La majorité des emplois créés par ces grands groupes le sont à l'étranger. Lorsqu'ils sont créés en France, c'est plutôt en région parisienne (cf le projet « Paris capitale numérique ») ou dans quelques grandes villes, et non pas sur les territoires qui contribuent le plus à financer les EPN de proximité.

La politique numérique du gouvernement actuel, se distingue sur ces aspects très peu de celle du gouvernement précédent. Le refrain est connu : privatiser les bénéfices et socialiser les pertes !

Les collectivités supportent le coût de l'accompagnement des usages des publics à faible pouvoir d'achat et la possibilité d'un accès pour tous, à chaque fois que ce n'est pas économiquement rentable pour les industriels. Mais lorsque l'heure est venue de répartir les bénéfices, qui s'avèrent colossaux pour certains acteurs industriels, il n'y a jamais de rétrocession pour services rendus.

Construire des partenariats équitables avec Pôle Emploi

Mais puisqu'il semble difficile à l'Etat de faire payer Google, Apple, ou Amazon … commençons par balayer devant notre porte.

Depuis des années, l'action du gouvernement via la Délégation aux Usages de l'Internet et la Délégation Général de la Modernisation de l'Etat, a poussé pour que les EPN soient impliqués dans l'accompagnement sur le terrain du développement de l'administration électronique. Le Trésor public, Pôle Emploi, et d'autres administrations ayant développé des services en ligne ont ainsi pu bénéficier d'une présence de proximité auprès des usagers des territoires, que leurs services avaient parfois déserté.

Cela a donné quelquefois des projets construits sur des bases équitables : le dispositif Relais de services publics a permis à ses débuts de financer le démarrage de visio-guichets implantés dans des EPN. Ainsi dans le Lot dans le cadre du dispositif Espaces publics à proximité (cf synthèse de l'expérimentation publié dans le guide ECOTER sur les usages du numérique), les EPN participants permettent aux demandeurs d'emploi du territoire de communiquer par visio-phonie avec leur conseiller Pôle emploi. Ils s'évitent ainsi un trajet en voiture d'une à deux heures pour aller et revenir à Cahors, pour un entretien de suivi de 15 mn. Ce partenariat a fait découvrir l'EPN à un public qui n'avait pas l'habitude de le fréquenter et qui ignorait les services qu'il pouvait y trouver (cf Interview de Gérard Amigues, Vice-président du CG Lot sur TéléFigeac). Les médiateurs numériques ne se substituent pas aux conseillers Pôle Emploi et le partenariat est encadré par des conventions, avec des objectifs définis et un bilan économique et écologique intéressant.

Mais aujourd'hui, comme le soulignait déjà l'ANSA dans son étude, la plupart du temps les EPN accueillent de fait énormément de demandeurs d'emploi (en moyenne 30% des usagers), sans convention particulière avec Pôle Emploi.

Beaucoup plus grave, on assiste depuis un an à des pratiques totalement inacceptables de la part du « Service public de l'Emploi ». Les agences de Pôle Emploi submergées par l'afflux de demandeurs réorientent systématiquement les personnes souhaitant consulter les offres vers les EPN du secteur, en diffusant la liste de ces lieux.

Ainsi les médiateurs-trices numériques se retrouvent à suppléer les salariés de Pôle Emploi, sans aucune formation ni encadrement, en dehors de toute convention, sans outils d'évaluation de leur travail et donc sans possibilité de valorisation de leur action.

Pôle Emploi se décharge de son travail d'accompagnement, qui se reporte donc sur les finances des collectivités locales, sans aucune négociation préalable.

Cette situation doit changer, car elle porte en germe le déclin et/ou l'avenir des EPN

Tous les acteurs de l'accès public doivent se mobiliser pour sensibiliser les élus et les associations d'élus à cette question. En effet, avec l'augmentation importante du chômage, cette activité d'accueil vis à vis des demandeurs d'emploi va prendre une importance de plus en plus grande dans l'activité des EPN et mobiliser la moitié de leurs disponibilités.

Soit on se saisit de cette conjoncture comme une opportunité pour repositionner les EPN comme des acteurs au service de l'insertion économique et de l'emploi. Dans ce cas, il faut s'en donner les moyens : redéfinir les missions et priorités de ces lieux, former les animateurs-rices, inscrire les EPN dans le réseau du PLIE, financer leur fonctionnement avec les fonds destinés à l'emploi, évaluer leur action selon des critères liés au parcours des personnes dans leur recherche d'emploi et non plus seulement sur un taux de remplissage, etc

Soit on adopte collectivement la politique de l'autruche et cela revient à tuer les projets d'avenir des EPN. Ceux-ci se retrouveront à la remorque de besoins conjoncturels, roue de secours ou variable d'ajustement dans des programmes sur lesquels ils n'ont pas leur mot à dire. Un silence complice sur ces agissements aujourd'hui, compromet demain la capacité des professionnels de la médiation numérique à être reconnus comme des acteurs légitimes du développement numérique des territoires.

L'actualité nous fournit peut-être des arguments pour défendre cette posture, le gouvernement vient de présenter son avant-projet de loi de décentralisation et de réforme de l’action publique datant du 27 novembre 2012 (texte intégral sur le site de la Gazette des Communes). Dans son Article 66, il est précisé que le code général des collectivités territoriales sera complété par un alinéa précisant que :

« (...)tout projet de loi ayant pour conséquence une augmentation des charges nettes obligatoires pesant sur les collectivités territoriales comprend des dispositions précisant les conditions de la compensation éventuelle, totale ou partielle de ces charges par l’Etat. »



NOUVEAU ! Le rapport annuel du CREDOC a été publié le 10 décembre ... j'ai donc actualisé les données stats de l'article avec la cuvée 2012.

1 Source : CREDOC, Enquêtes « Conditions de vie et Aspirations», Rapport La diffusion des technologies de l'information et de la communication dans la société française, 2012.