Ruralité : le développement des équipements et usages numériques se passe très bien du (très) haut débit
Par Philippe le jeudi 10 janvier 2013, 17:38 - Editos - Lien permanent
Une lecture approfondie du rapport 2012 du CREDOC apporte des éclairages nouveaux sur la soi-disant « fracture numérique » entre ville et campagne. Les habitants des territoires ruraux sont en réalité très bien équipés en informatique, internet et téléphonie et les usages qu'ils en font n'ont rien à envier à ceux des citadins. Cédant aux sirènes des lobbyistes les poussant à déployer de la fibre optique partout et pour tous, les élus de nos territoires ne sont-ils pas en train de se tromper de cheval de bataille ? Comment faire entendre les voix des plus pauvres et des moins diplômés qui réclament, non pas davantage de débit, mais des abonnements moins chers et un accompagnement pour apprendre à maîtriser les promesses du numérique ?
« Fracture numérique », sort de ce corp(u)s !
Chaque année au mois de décembre, j'attends avec impatience la livraison annuelle … non pas du père Noël, mais du rapport sur « La diffusion des TIC dans la société française » publié par le CREDOC à partir de l'enquête « Conditions de vie et aspirations ». 290 pages de tableaux de chiffres, de courbes et histogrammes ... un régal si on sait lire ce qui se cache entre les lignes !
Que veut-on savoir ? Par exemple, qu'advient-il en 2012 de cette fameuse « fracture numérique » qui a donné lieu à la création des Espaces publics numériques et dont on nous rebat de nouveau les oreilles pour justifier d'un plan de déploiement de « la fibre optique pour tous » ? (Cf. Le discours des lobbyistes industriels La fibre optique pour mettre fin à la fracture numérique ou l'inquiétude des élus représentés par l'Avicca)
Grâce aux données du CREDOC, nous pouvons analyser si ces disparités d'accès aux infrastructures à très haut débit entre les territoires, s'observent aussi dans les pratiques des habitants.
La variable « taille de la commune de résidence » qui nous permet de repérer les habitants des territoires ruraux est-elle discriminante pour expliquer des disparités d'usages ? En d'autres termes : les « souris des champs » et les « souris des villes » sont elles des espèces très différentes dans leurs pratiques ? (cf. Note en fin d'article 1 pour plus précisions méthodologiques)
Des ruraux très bien équipés
En matière d'équipement, il résulte que nos campagnes sont très connectées.
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En téléphonie d'abord : 84 % des ruraux disposent d'un téléphone mobile et 24 % d'un smartphone, donc pas très loin des moyennes nationales, respectivement de 88 % de possesseurs de mobiles et de 29 % pour les smartphones.
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On est mieux équipé en ordinateurs dans les villages que dans les villes de 2 à 20.000 habitants, voire que dans les villes moyennes : plus d'ordinateurs portables et plus fréquemment plusieurs machines (plus d'un tiers des personnes vivant à la campagne dispose de plus d'un ordinateur et 55 % d'entre eux sont équipés de portables).
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En connexion enfin : 78% des ruraux disposent d'au moins un ordinateur connecté à internet, ce qui est comparable aux taux observés dans les petites villes et villes moyennes.
Pas de décrochage visible sur les usages
Pour ce qui est des usages connectés, là encore, aucun des écarts constatés ne méritent le qualificatif de « fracture ».
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Les trois-quart des personnes connectées à domicile se connectent tous les jours, avec des écarts de 3 à 4 points maximum en plus ou en moins selon le lieu de résidence.
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L'usage des télé-services administratifs et de la téléphonie sur ordinateur est plus développé dans les villages que dans les villes petites et moyennes.
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Il n'y a guère qu'en matière de réseaux sociaux que les ruraux se distinguent par un taux d'usage plus faible, mais cela constitue-t-il un réel handicap ?
L'opposition ville-campagne n'a plus beaucoup de sens
En réalité, la limite qui permet d'observer des écart significatifs n'est pas entre Ville et Campagne, mais entre les habitants de la région parisienne et des villes de plus de 100.000 habitants et le reste du pays.
Comme les usages et niveaux d'équipement sont fortement corrélés au niveau de revenu, on constate à plusieurs reprises dans les chiffres du CREDOC, que ce sont les habitants des villes moyennes (20 à 100.000 hab.) qui se trouvent les moins bien dotés.
Faut-il voir derrière ces résultats l'impact d'une plus grande proportion de grands ensembles et de quartiers fortement paupérisés dans ces villes moyennes que dans les zones plus rurales ?
La « fibre optique pour tous » ne réduira pas les écarts d'usages
L'indicateur synthétique utilisé par le CREDOC pour mesurer les inégalités d'équipement (en suivant la méthode du coefficient de Gini) 2 indique qu'en 2012 :
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la distribution des ordinateurs parmi la population française est trois fois moins inégalitaire qu'en 1997 ;
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la distribution de la connexion internet à domicile est quatre fois moins inégalitaire qu'en 1999.
Nous sommes arrivés à un niveau de disparité en matière d'équipement informatique et internet qui est tout à fait tolérable aujourd'hui dans la société. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'existe pas de disparités plus importantes dans les usages, et en particulier dans la capacité à maîtriser ces outils pour en tirer avantage dans ses études, son évolution professionnelle ou son accès critique à l'information ...
Si l'on regarde maintenant sur le graphique ci-dessus les disparités d'accès à internet à domicile, il ressort qu'en 2012, l'impact sur les inégalités d'équipement constatées de la profession (PCS), du diplôme, de l'âge ou du revenu sont sensiblement équivalents (Coefficients de Gini égaux à 12 ou 13).
Par contre, il est très clair que la taille de l'agglomération de résidence, avec un coefficient de Gini égal à 3, se révèle être aujourd'hui un critère qui n'explique en rien les écarts d'accès à internet à domicile.
A la vue de ces chiffres, je me risque à faire l'hypothèse que la moins bonne desserte des zones rurales en matière d'infrastructures haut débit et très haut débit ne constitue pas un frein au développement des usages d'internet.
Une fracture … idéologique
Ainsi, utiliser le thème de « la fracture numérique » pour justifier les investissements importants dans les infrastructures numériques relève de la pure idéologie : il s'agit de faire miroiter l'intérêt général pour justifier des actions qui servent en réalité essentiellement des intérêts particuliers. Il s'agit en l'occurrence des intérêts des industriels du secteur des télécoms et de l'internet, fortement organisés pour assurer un lobbying puissant auprès des élus et qui n'hésitent pas à agiter le chiffon rouge de la fracture (par ex. : Renaissance numérique).
Les élus locaux sont sensibles à ces arguments, car ils sont régulièrement sollicités par des habitants souhaitant un meilleur débit ou de futurs habitants s'enquérant de la qualité de la connexion internet avant d'acheter une maison. C'est selon une logique connue ceux qui sont déjà bien lotis qui en voudraient davantage et qui sont mieux capables de se faire entendre.
Les attentes des plus pauvres et des moins diplômés ne sont pas prises en compte
L'analyse d'un dernier schéma nous permet de découvrir d'autres attentes, venant de citoyens dont la voix se fait peu entendre en général et qui n'ont pas la chance de bénéficier de lobbyistes habiles.
Extrait de la présentation de Régis Bigot (CREDOC) lors de la Rencontre « Cohésion sociale et culture numérique » le 29 novembre 2010 à la Maisons des Métallos à Paris.
Les attentes de la population vis à vis des pouvoirs publics en matière d'internet placent en tête :
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une aide financière pour aider les ménages modestes à s'équiper (c'est en particulier la demande des foyers à faible revenus et des chômeurs, pour qui le coût du poste télécoms et internet pèse fortement dans le budget du ménage) ;
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des investissements dans les infrastructures pour améliorer la qualité de l'accès (c'est la demande des classes moyennes supérieures, des jeunes et des plus diplômés).
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Vient ensuite, seulement en troisième position, une aide pour apprendre à utiliser (c'est le souhait des 40-60 ans, des personnes les moins diplômées et des habitants des petites communes).
On constate donc, sans trop de surprise, que les besoins des classes moyennes supérieures et des plus diplômés sont bien pris en compte par les politiques actuelles axées sur le développement des infrastructures, mais que les ménages les plus modestes et les personnes les moins diplômées restent souvent les grands oubliés de projets politiques qui mettent pourtant au premier plan les questions d'équité.
Notes :
1Le critère du lieu de résidence comporte 5 items : moins de 2.000 habitants (village), de 2.000 à 20.000 hab. (petite ville), 20.000 à 100.000 hab. (ville moyenne), plus de 100.000 hab. (grande ville), Paris et agglo. parisienne.
Par souci de simplicité nous considèrerons que les habitants des villages de moins de 2.000 hab. vivent en milieu rural et que tous les autres vivent en milieu urbain. En effet, le risque est faible de se tromper de beaucoup en simplifiant. Il y a 31 927 communes ayant moins de 2 000 habitants, dont 2 000 communes urbaines (6% de chances pour qu'un hab d'une commune de moins de 2 000 hab vive en zone urbaine). Il y a 3 764 communes entre 2 000 et 10 000 habitants dont 577 communes rurales (15% de chances pour qu'un hab. d'une commune entre 2 000 et 10 000 hab. vive en zone rurale).
Cf. B.H. Nicot, Urbain-rural : de quoi parle-t-on ? Institut d’Urbanisme de Paris, Université Paris-12-Val-de-Marne. Juin 2005 (www.sirius-upvm.net/doc/geo/urbain-rural.pdf)
2Plus la valeur du coefficient de Gini est élevée et plus les inégalités sont fortes : un coefficient égal à zéro signifie qu’il n’y a pas d’inégalités, tandis qu’un coefficient égal à 100% signifie qu’un seul groupe détient tout l’équipement, les autres groupes en étant totalement privés.
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Commentaires
Les élus justifient la pose de fibre optique par la demande forte des entreprises, des établissement de santé (télémédecine) et du télétravail qui se développe dans les zones rurales. C'est du moins ce qui se passe dans l'Aveyron. C'est vrai que les particuliers sont actuellement globalement satisfaits.
Merci Jean-Louis de votre commentaire et témoignage de la situation en Aveyron.
D'abord, une remarque générale. Souvent ce qui sous-tend l'intervention des élus locaux est la question de « la compétitivité des territoires » : il faut investir pour que les entreprises et les emplois ne partent pas ailleurs …
Cette représentation du problème importée de l'économie marchande me semble de plus en plus contestable aujourd'hui. Nos territoires se font concurrence entre eux pour attirer les entreprises ou les garder, au lieu de coopérer autour de solutions globales permettant de garder des emplois sur le territoire national. Il y a gaspillage d'argent dans des luttes de clocher, dans une conjoncture où l'argent public se fait rare.
Cette « compétitivité » est le corollaire d'une vision d'un développement optimal orienté vers toujours plus de croissance. Sur notre petite planète aux ressources limitées, ne serait-il pas temps de réfléchir autrement ?
Sinon, examinons de plus près ce qui l'en est des 3 profils d'utilisateurs invoqués le plus souvent pour justifier de ces investissements dans les infras à très haut débit.
Les entreprises
La très grande majorité des entreprises utilisent internet essentiellement pour le mail et pour l'accès au net. Pas besoin de très haut débit pour cela. Ce qui pose davantage problème, c'est le développement de « l'informatique dans les nuages », et le stockage de ses données voire de ses applications à distance.
Cette façon de faire n'est pas très écologique (centre serveurs énergivores) et accélère les possibilités de délocalisation des emplois à l'étranger. Finalement, en investissant dans les « tuyaux à gros débit», les pouvoirs publics ne risquent-ils pas d'encourager et d'accélérer l'évasion des données, des applications et des savoir-faire ?
Serait-il incongru d'expliquer aux entreprises qui réclament la fibre optique, qu'elles doivent co-investir dans le coût de déploiement et de raccordement à très haut débit, dans la mesure où elle peuvent en attendre des économies et des gains de productivité importants ? Pourquoi cela devrait-il être une charge supportées essentiellement par de l'argent public ?
(Voir l'exemple de la Ville de Besançon qui a relié très tôt en fibre optique certains de ses bâtiments, en obtenant un retour sur investissement rapide rien qu'en économies de téléphone réalisées et en location de sa bande passante : http://www.creatif-public.net/Besancon-bastion-de-l-innovation.html)
Les établissements de santé
La télémédecine !
C'est le serpent de mer des nouvelles technologies … A
chaque fois qu'on invente un nouveau truc et qu'on veut en justifier l'utilité
on dit que cela va servir à mieux soigner, ou à mieux éduquer.
Compte-tenu des besoins des populations et de l'évolution rapide des technologies de téléphonie mobile, il y a plus de chance que l'avenir de la « télémédecine » se trouve dans les réseaux téléphoniques de 4ème génération que dans le déploiement de la fibre optique.
Le télétravail
Je suis moi-même télétravailleur depuis 10 ans, j'ai un usage intensif du net pour mon activité … et l'ADSL couvre amplement mes besoins. Cependant, je suis favorable à l'existence de lieux d'accès mutualisés connectés en fibre optique permettant des usages plus avancés : salle de visio, téléchargement de fichiers vidéos … les besoins sont d'ailleurs autant culturels (bibliothèques, patrimoine), qu'économiques.
En résumé, je suis pour un déploiement raisonné de la fibre, en privilégiant la mutualisation des infrastructures et des équipements, et en associant davantage les acteurs économiques gros usagers au coût de ce déploiement et en n'oubliant pas les usages culturels qui sont aussi un moteur important du développement local.
Il en est de la "fracture numérique" pour justifier la fibre optique comme de "l'enclavement" pour justifier les autoroutes ou voies rapides. Merci pour tous ces arguments pertinents qui me seront très utile.
Question indiscrète : Vous habitez où, Philippe ? Moi, dans un village de 300 hab. à 5km d'un Bourg de 3000 hab. ...
N'avez vous pas besoin, de temps en temps, d'upload au delà des 800 kbps de l'ADSL2+ (je suis AUSSI télétravailleur... depuis 13 ans) ; que proposez vous de faire pour "ces gens" qui rament derrière leur RE-ADSL pourri, quand ils ne sont pas encore en Zone Blanche...?!
Sinon, concernant la 4G, pensez vous que, juste pour exemple, les antennes hospitalières de territoires "bien ruraux" puissent y accéder avant longtemps, sans parler de la problématique sécurité, disponibilité !
... et toujours dans le domaine de la santé, avez vous entendu parler des besoins en terme de "Picture Archiving System ?!
En résumé, je crois qu'il serait bon de ne pas s’opposer mais plutôt d'essayer de se comprendre... ce que je vais faire en lisant votre blog " à tête reposée" ASAP
Bien cordialement
PS: on s'était vus à Ajaccio aux #assmednum ...
@ mlb9146
Bonjour Michel,
Merci pour votre commentaire de consultant avisé sur ces questions d'Aménagement numérique du territoire.
J'habite à 3825m du NRA avec un affaiblissement de 47 db. Ma connexion ADSL2+ me donne un débit montant de 0,8 Mbits pour un débit descendant de 1,79 Mbits.
Je fais donc partie du quart des abonnés à internet français qui disposent d'une connexion à moins de 2 Mbits descendants, selon les données de l'enquête 60 millions de consommateurs de septembre 2012 (http://www.numerama.com/magazine/23873-internet-le-debit-moyen-est-de-56-mbits-en-france.html).
Cela m'empêche régulièrement de profiter de l'accès à certaines chaînes de télévision proposée par mon FAI (je n'ai pas d'antenne), mais cela ne m'a jamais handicapé dans mon travail. Maintenant, chacun à des pratiques différentes et je comprend parfaitement que vous puissiez vous sentir limité et contraint par un débit limité.
Les chiffres que je commente dans cet article démontrent que l'absence de très haut débit n'a nullement gêné le développement des usages dans les zones rurales. Ce n'est pas moi qui les invente ... le faible taux d'abonnement à la fibre dans les zones déjà équipées semble indiquer là aussi que le gain de débit n'est pas déterminant pour beaucoup d'usagers.
C'est pourquoi je crois qu'il est urgent de mettre moins d'argent dans les tuyaux et plus dans la création de contenus et l'accompagnement des usages !
Enfin, sans vouloir polémiquer, vous savez comme moi que les hôpitaux font partie des lieux prioritaires pour le raccordement en fibre dans les Schémas directeurs territoriaux d'aménagement numérique, au même titre que les collèges, lycées, et administrations. Ma vision de l'utilisation de la 3G et 4G pour le domaine de la Santé portait plutôt sur le développement d'applis de diagnostic médical (http://www.xprize.org/press-release/x-prize-foundation-and-qualcomm-join-forces-develop-competition-enhance-integrated-digital). Les solutions d'archivage que vous évoquez demande certes des capacité de stockage élevés, mais nécessitent rarement un accès instantané. Il est possible contourner le manque de débit par le stockage d'un dossier médical sur une carte à puce ou sur une clé USB. Dans un avenir proche, c'est plutôt le manque de médecins qui va poser problème en milieu rural que le manque de débit pour acheminer les données
Bien cordialement