La famille des tiers-lieux se divise … en 3

Ici et là, des collectifs inventent des lieux innovants qu'on ne sait pas où classer. Des lieux pionniers qui s'affranchissent des frontières classiques et deviennent emblématiques au point d'inspirer des structures en recherche d'un nouveau souffle.

Le tiers-lieu culturel

Né dans la mouvance des friches artistiques, démarrées sous forme de squats puis pour certaines « récupérées » par les instances culturelles officielles, le tiers-lieu s'affiche comme le symbole d'une politique d'accompagnement de l'émergence de nouvelles formes artistiques et culturelles.

Voici par exemple ce que disait Jean Blaise, directeur du Lieu Unique à Nantes lors de son ouverture :

“Nous ne souhaitons pas construire un théâtre de plus mais plutôt un centre d’art ouvert en permanence au public. LU doit devenir le bistro du coin à l’échelle d’une ville en même temps qu’une des plateformes européennes des arts contemporains. D’où l’importance que nous attachons aux espaces sociaux de LU qui ne sont pas à côté des espaces réservés à la création artistique mais au contraire en soutien, et pensés pour la préserver de la tentation de l’isolement, pour la relier à la vie. LU doit être un lieu unique, au sens d’extraordinaire.”

Le tiers-lieu "travailler autrement"

Le concept de télécentre, lancé par des appels à projets de la DATAR dans les années 90, a pendant vingt ans rencontré assez peu d'échos. Quelques territoires ruraux pilotes du télétravail s'y sont essayé, sans parvenir à faire école. Mais depuis quelques années, grâce à l'engouement autour des bureaux ouverts partagés ou « espaces de co-working » créés surtout dans les grandes agglomérations, des projets de télécentres ruraux se relancent. Tiers-lieux des villes ou tiers-lieux des champs, tous se présentent comme des solutions pour « travailler autrement ».

Comme le dit Michael Schwartz, cofondateur avec Julie Pouliquen de La Cordée à Villeurbanne :

"L’idée était de créer des endroits conviviaux où se forment des communautés de travailleurs.Le fonctionnement est flexible pour répondre aux besoins de ces actifs qui ont des métiers très différents. Il y a environ 50 % d’indépendants, 30 % d’entrepreneurs et 20 % de télétravailleurs." (extrait d'un reportage du magazine du Grand Lyon - Co-working : le travail autrement, janvier 2013)

Pour plus d'infos sur ce type de lieux, le site zevillage, créé à l'origine par Xavier Mazenod, fait un gros travail de veille sur le sujet.

Le tiers-lieu "lnnovation"

Fablab, IdeasLab, InfoLab … les néologismes ne manquent pas pour désigner les derniers-nés de la famille des tiers-lieux. Nous ne nous attarderons pas dessus dans cet article, car ils méritent à eux seuls une analyse plus détaillée et un débat particulier. Ce sera pour une autre fois ...

3ème lieu ou tiers-lieu … est-ce la même chose ?

Prenons le temps de revenir au sens originel du terme « 3ème lieu » (third place) inventé par le sociologue américain Ray Oldenburg à la fin des années 80. Puis, nous comparerons ensuite avec le sens élargi et différend que lui confère l'usage du mot « tiers-lieu » en français.

La notion de « third place » de Ray Oldenburg

"Les 3ème lieux ne sont rien d'autres que des lieux publics de réunion informelle. Cette appellation provient du choix de considérer nos maisons comme le « premier » lieu dans nos vies, et nos lieux de travail comme le « second ». (…)

Est-ce une coïncidence si les cultures du monde se distinguant par leur « joie de vivre » sont celles dans lesquelles les 3èmes lieux sont considérés comme aussi importants que la maison ou le travail. Cette « joie de vivre » dépend de la capacité des personnes à apprécier la compagnie de ceux qui vivent et travaillent autour d'eux. Les endroits permettant cela doivent leur être proposés, et ils auront du temps à y consacrer si ces lieux se trouvent près de là où ils vivent. "
(Ray Oldenburg, Our Vanishing Third Places [pdf], 1997)

Le concept de Ray Oldenburg trouve son origine dans l'analyse critique de l'urbanisme des banlieues résidentielles américaines, peuplées de personnes de la middle-class et upper middle-class, faisant chaque jour la navette domicile-travail. Les lieux de convivialité de proximité issus du modèle européen tels que cafés, bars, restaurants, épicerie de quartier … ont disparu, car interdits par les règlements d'urbanisme dans les zones résidentielles, au profit de grands centres commerciaux. Il observe ainsi l'importance pour la vie locale, que peuvent prendre des lieux informels de rencontre et d'échange de voisinage, comme une station service, un marchand de journaux, un salon de coiffure … qu'il baptise donc « 3ème lieu ».

Ce ne sont donc pas des lieux fabriqués de toute pièce avec des animateurs professionnels et un budget de fonctionnement pour faire du « lien social » comme on dit chez nous. Il s'agit plutôt d'un concept sociologique qui permet d'insister sur l'importance des échanges informels au sein d'une communauté de voisinage, afin de « faire société », au delà des rôles sociaux imposés par la famille et le travail.

Il y a sûrement déjà un 3ème lieu près de chez vous !

Les principales fonctions et atouts pour la vie locale d'un 3ème lieu selon Oldenburg :

  1. Les 3ème lieux contribuent unifier le voisinage en créant de l'interconnaissance

  2. Les 3ème lieux servent de « point d'entrée » aux visiteurs ou nouveaux arrivants dans le quartier, où l'on obtient facilement renseignements et information.

  3. Les 3ème lieux sont des aires de « triage », des endroits où les personnes ayant les mêmes centres d'intérêt peuvent se trouver et se retrouver.

  4. Les 3ème lieux sont des espaces intergénérationnels où jeunes et adultes se côtoient.

  5. Les 3ème lieux contribuent à une meilleure attention à son voisinage.

  6. Les 3ème lieux favorisent le débat politique.

  7. Les 3ème lieux permettent de réduire le coût de la vie, à travers l'aide mutuelle, les conseils et les coups de mains qu'on peut y trouver.

  8. Les 3ème lieux sont des lieux où l'on s'amuse, du fait même de la présence des autres, sans qu'il soit nécessaire d'allumer la télévision.

  9. Les 3ème lieux offrent camaraderie et convivialité, sans engagement ni formalités.

  10. Les 3ème lieux tiennent une place importante dans la vie des personnes retraités.


(Sur ce sujet, voir aussi l'article de Marie D. Martel, Le concept de tiers lieu : retour aux sources, sur son blog Bibliomancienne)

Du coup, on comprend vite qu'il n'y a pas de quoi fouetter un chat et ameuter tout le monde avec cette idée là : il y a sûrement déjà un « 3ème lieu » pas bien loin de chez vous, cela s'appelle dans notre pays plus communément un bistrot, un café du coin, … !

D'ailleurs, l'histoire de la diffusion de ce concept vient nous le confirmer, et cette fois ci ce n'est plus de sociologie dont il s'agit, mais de marketing ...

Un coup marketing de Starbucks Café

La chaîne de cafés Starbucks s'est approprié le concept de « 3ème lieu » et l'a popularisé à sa sauce (plutôt crémeuse, d'ailleurs).

« En 1983, Howard Schultz (PDG de Starbucks) fut captivé lors d'un voyage en Italie par les bars à café italiens et leur côté romantique. Il eut alors l'idée de ramener aux Etats-Unis le concept de café italien traditionnel. Un lieu pour la conversation et « l'esprit de voisinage » (sense of community). Un 3ème lieu entre le travail et la maison. »
(Extrait de la page « Notre héritage" sur le site web officiel de la marque.)

(Pour aller plus loin, lire l'article de Mathieu Daix, étudiant à l'EM Lyon Business School, Le marketing selon Starbucks : le concept de Third Place).

Tiers-lieu : vers de nouvelles formes juridiques pour de nouveaux rapports au travail

Même si de nombreuses personnes utilisent le terme de « tiers-lieux » qui sonne mieux en français, en lui donnant à peu près le même sens que « 3ème lieu », du point de vue sémantique, ce terme introduit des notions associées intéressantes.

Le travail fait par le Cabinet Chronos dans le cadre d'une étude prospective « Tiers-lieux, tiers-temps », observe les évolutions de nos rythmes de vie, journaliers, hebdomadaires, … et suggère la nécessité de repenser nos espaces urbains pour nous permettre d'y vivre ce « tiers-temps » libéré des contraintes du travail, professionnel ou domestique.

Une « tierce-personne », un « tiers de confiance », … évoquent en français l'idée d'une 3ème personne que l'on fait intervenir dans une relation ou transaction entre deux parties, afin de jouer un rôle d'intermédiation favorisé par une posture d'indépendance et de neutralité.

J'aime bien cette idée qui n'est paradoxalement investie et revendiquée que par assez peu de porteurs de projets de « tiers-lieu ». C'est le positionnement des Coopératives d'activités et d'emploi (CAE) ou des sociétés de portages, qui sont un intermédiaire permettant à des personnes de remplir des missions pour un client, sans avoir à disposer de sa propre structure juridique pour le faire.

A mon avis, la notion de tiers-lieux dans le domaine du « travailler autrement », ne prend pleinement son sens que si elle est assortie de ce statut d'entreprise ayant pour vocation d'accompagner la création d'activités par des personnes auparavant salariées. Sans cela, il ne s'agit guère que d'un espace partagé pour (télé)travailler. Des entreprises ou des indépendants qui partagent des bureaux, ce n'est guère nouveau.

La suite de cette série :
Les Espaces publics numériques peuvent-ils devenir des tiers-lieux ? (2/3)

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