10 ans qu'on attend cela

Le rapport complet est très détaillé, bien documenté et constitue une excellente présentation de ce que les spécialistes du sujet, chercheurs en sciences sociales ou acteurs de terrain, tentent de faire passer comme message depuis près de 10 ans.

Un certain nombre d'idées émises et discutées par les participants des Assises de la Médiation numérique qui se sont déroulées à Ajaccio en 2011, ont été reprises dans le rapport du CNNum, en particulier dans la recommandation n°4 - Réinventer les médiations à l’ère numérique :

1- Définir une stratégie moderne de présence des services publics
2- Prendre appui sur la richesse des initiatives de terrain
3- Organiser à l’échelle des territoires le réseau des lieux partagés
4- Reconnaître les métiers de la médiation
5- Organiser et animer l’échange d’expériences, la capitalisation entre les acteurs de la médiation

Je devrais donc me réjouir que ces idées que je partage et défend depuis 10 ans, trouvent un écho plus large et soient relayées dans des instances nationales, et mises en avant dans un rapport officiel.

Voir « Pour en finir une fois pour toute avec la fracture numérique » (http://www.creatif-public.net/Pour-en-finir-une-fois-pour-toute.html) (novembre 2003), article qui mettait en avant, les propos de Mark WARSCHAUER, « le but poursuivi en utilisant les TIC avec les groupes de personnes marginalisées n’est pas de combler le fossé numérique, mais plutôt de poursuivre un processus d’inclusion sociale ».

Ou « L'insertion sociale par le numérique au secours de l'e-inclusion » (http://www.creatif-public.net/L-insertion-sociale-par-le.html) (mai 2005), où je me réjouissais des premiers résultats du groupe d'expert « e-Europe » présentés par Daniel Kaplan lors des Assises du net et des TIC à Nice.

Pourtant, je suis plutôt pessimiste à la lecture de ces pages.

Le moment est venu d'agir

Il y a un temps pour penser et un temps pour agir, a-t-on l'habitude de dire.

Comme le résume très bien Jean-Pierre Jambes sur son blog Numericuss à propos de ce rapport : « Quand va-t-on passer des rapports au projet ? »

De 1997 à 2002, la gauche au pouvoir au niveau de l'Etat a initié une politique ambitieuse en matière de lutte contre l'illetrisme numérique. Passée dans l'opposition, mais restée aux commandes dans nombre de régions ou collectivités, elle a pu continuer sur certains territoires les actions, mais aussi les expérimentations, les évaluations et les bilans. De tout cela, que reste-t-il ?

Il semble bien qu'à gauche on ait passé plus de temps à se chamailler pour savoir qui aller mener les troupes vers le pouvoir, plutôt qu'à remettre à jour les idées et concocter des projets pour résoudre les problèmes du pays.

Le résultat : un programme de politique numérique du PS indigent avant les élections (Voir mon article de juillet 2011 sur ce blog) :
« Le programme numérique du parti socialiste : pas ma tasse de thé, même avec un nuage de tags ».

Nous (les professionnels de la médiation numérique et les chercheurs en sciences sociales qui travaillent sur les usages du numérique) n'avons pas réussi à faire évoluer les représentations des politiques sur ces questions pendant qu'ils étaient dans l'opposition. Ce n'est pas lorsqu'ils affrontent la tempête aux commandes du navire France que l'on peut espérer une écoute attentive.

Nous payons aujourd'hui cela : le gouvernement est aux manettes depuis 18 mois, et on en est encore à rendre à la Ministre des pistes de réflexion, des nouveaux concepts … C'est trop tard pour cela ! Le bateau prend l'eau de partout ! … il faut sauver ce qu'il y a à sauver.

Un risque : se faire déborder par les lobbies

Si nous ne sommes pas assez pragmatiques, d'autres plus malins le seront mieux que nous.

Faute de propositions suffisamment précises, le rapport du CNNum sur l'inclusion numérique risque de donner lieu à une instrumentalisation. Les réflexions seront édulcorées, soigneusement filtrées, et cela aboutira à quelques propositions bien défendues par de puissants lobbies, telles que :

  • rendre l'apprentissage du code informatique obligatoire pour tous dans les programmes de lycée et donc créer un CAPES et une agrégation d'informatique (voir rapport de l'Académie des Sciences) ;

  • former rapidement des jeunes peu qualifiés pour occuper des emplois dans le numérique, via des formations en alternance et des emplois aidés (En contre-point, voir le point de vue du MUNCI : la pénurie de main d'oeuvre informatique est un leurre)

Autant de propositions qui n'ont pas grand chose à voir avec la réduction des inégalités face aux usages du numérique et aux possibilités de levier de ces outils pour développer le pouvoir d'agir.

Qui trop embrasse mal étreint

Le rapport du CNNum contient des tas de bonnes idées et de pistes de propositions. Mais elles ne sont pas assez précises à mon goût, elles se dispersent dans trop de directions. Il n'est pas indiqué de façon détaillée qui doit faire quoi, ce qui permet à la Ministre Fleur Pellerin de botter en touche sur les suites à donner à ce rapport : « Plusieurs préconisations du rapport du Conseil national du numérique sont avant tout destinées aux territoires et aux élus locaux » et de retourner à ses occupations principales à savoir le lancement de « French Tech » (ex Quartiers numériques), « un grand mouvement de mobilisation collective pour la croissance et le rayonnement des startups numériques françaises ».

Proposons du concret

Qui dit concret par temps de crise budgétaire, suppose de proposer d'abord comment on compte financer les actions que l'on imagine … de façon à ce que cela ne coûte rien de plus à l'Etat déjà très endetté. Voici 3 propositions concrètes :

  • 1 milliard d'€ pour l'aménagement numérique = 900 millions d'€ pour les infras + 90 millions d'€ pour les contenus + 10 millions d'€ pour les usages

L'Etat a prévu de financer avec le grand emprunt le déploiement de « la fibre optique pour tous ». A moyens constants, il serait utile et nécessaire de poser une règle simple de péréquation. On pourra toujours ergoter ensuite sur les proportions, mais il faut poser des chiffres qui marquent les esprits.

- Par « infrastructures », j'entend aussi bien les investissements pour le très haut débit que l'amélioration de la desserte haut débit existante.

- Les « contenus » représentent les investissements à faire sur l'accessibilité des sites web pour le plus grand nombre (respect des normes W3C pour les personnes handicapées, ergonomie conviviale des portails administratifs et services en ligne à la population, traduction en langues étrangères, compatibilité avec les terminaux mobiles …) et sur la création de contenus originaux à caractère pédagogique sur la culture numérique (à condition qu'ils soient publiés en Creative commons).

- Les « usages » englobent de l'investissement sur l'accompagnement humain (il s'agit donc de charges de fonctionnement) : soutien à des programmes de formation au numérique pour des professionnels et bénévoles du champs social, culturel (en particulier dans les bibliothèques) et éducation permanente ; soutien de projets d'éducation aux médias incluant le numérique ; soutien de projets de développement des usages numériques prévoyant des actions spécifiques d'inclusion numérique …
[Rem : le volet « usages » n'intègre pas les actions menées dans le cadre de la formation initiale dans les établissements scolaires et universitaires, qui devront être financées par réaffectation des ressources de ces ministères ou par un autre programme d'investissement prioritaire]

  • Mobiliser les fonds du Droit Individuel à la Formation (DIF) pour financer des actions d'accompagnement des usages numériques

Il existe une réserve importante de fonds non utilisés (un tiers seulement des fonds mobilisables sont effectivement utilisés), qui pourraient être consacrés à des actions de développement de la « littéracie numérique ». Même si elles n'ont pas de lien direct avec des applications professionnelles immédiates, cette culture numérique de base ne peut qu'améliorer l'employabilité des personnes et leur capacité à exercer une citoyenneté active.

Il serait pertinent de flécher ces actions vers les publics les plus exposés : faibles niveaux de qualification, femmes seules avec enfants, plus de 50 ans, travailleurs sous contrats précaires ...

  • Mobiliser les Mutuelles et Caisses de Retraites pour financer des actions d'échange de savoirs à destination des publics seniors retraités

Les personnes retraitées constituent un public prioritaire, mais aussi une ressource d'expérience et de compétences. Plutôt que de les considérer uniquement comme des consommateurs de formation, il est possible de monter des actions qui prennent en compte leur potentialités. Il existe dans plusieurs pays d'Europe des exemples où l'initiation des seniors est essentiellement assurées par des retraités bénévoles qui animent des cercles d'échange et de partage de savoirs. Le coût est modique pour la collectivité et l'impact réel en terme de dynamisation des personnes et maintien en bonne santé.

Et puis, actualité oblige, on pourrait aussi demander aux entreprises qui versent des rentes à leurs cadres dirigeants pour « sur-compléter » leurs retraites (ou « retraites chapeau »), de verser une quote-part symbolique au fonds social des caisses de retraites ;-)

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Précisons d'où je parle :

Consultant-formateur, j'accompagne les usages numériques, le travail collaboratif à distance, les démarches participatives, ...
J'ai participé en 2011 à l'organisation des Assises de la Médiation numérique et j'ai rédigé la synthèse des échanges et propositions des participants (Cf Carnets de la Médiation numérique).

Je connais personnellement et professionnellement quelques membres du CNNum et une partie des personnes consultées pour ce rapport. Invité à participer aux réunions préalables, j'ai été empêché par un accident de santé et j'ai donc adressé une contribution écrite qui figure dans les annexes du rapport.